Version imprimable du sujet

Cliquez ici pour voir ce sujet dans son format original

Forum du Musée Virtuel de l'Absinthe _ La tribune de Benoît Noël _ Les anarchistes pourfendent l’Oracle du bistrot

Écrit par : Xmas Jun 6 2019, 04:14 PM

Il n’est pas question ici de prendre parti pour la violence, les destructions matérielles ou les attentats aux personnes. En choisissant d’évoquer les rapports de l’absinthe et de l’anarchie nous conservons notre objectif : continuer à développer une nouvelle histoire de l’absinthe. Il nous est seulement apparu que cet angle d’approche constitue un exemple particulièrement significatif de concentration d’idées reçues tant sur l’absinthe que sur l’anarchie et à fortiori sur leurs liens. Ainsi, restituer l’origine et la réelle substance de ces discussions éclairent tout autrement le regard porté sur cette Liqueur de potence et de supposés illuminés. Après enquête, il apparaît au demeurant que nombre des débats chers aux animateurs de ce mouvement sont d’une brûlante actualité quant aux espoirs d’amélioration de la démocratie. Qui contestera que la promotion de l’échange au détriment de l’argent, de l’autogestion, des entreprises à taille humaine, de la mutualisation des savoirs et des biens, des réseaux associatifs contrepoids à l’État-Moloch, de la suppression des intermédiaires au profit des circuits courts, du fédéralisme, de l’internationalisme bravant les barrières des frontières et des langues, de la décolonisation, du végétarisme, des droits des animaux, du naturisme, de l’amour libre hétérosexuel comme homosexuel ou de la grève du sexe et même des naissances en cas de terrorisme machiste avéré ne soient enjeux vitaux ?

Notre ami Éric Coulaud, historien de l’anarchisme et du naturisme aime à rappeler que loin d’être des jouisseurs destructeurs, les anarchistes sont des ascètes constructifs. Certains d’entre eux ont plutôt connu, contraints et forcés, l’absinthe coupe-la-faim que l’absinthe hédoniste mais ils s’accordent à pourfendre l’alcoolisme. Certes, dans son copieux essai De la justice dans la Révolution et dans l'Église (Garnier frères, 1858), Pierre-Joseph Proudhon défend l’estaminet mais comme lieu de bénéfiques discussions et non de débauche. En cela, il l’oppose aux lieux de culte voués à l’adoration et à l’union sacrée du sabre et du goupillon.

Une grêle d’images satiriques attribuent un excès de consommation d’absinthe aux communards, socialistes, syndicalistes, grévistes et anarchistes. Le communard crève-la-soif et incendiaire est effectivement une image d’Épinal qu’il est peut-être judicieux de comparer à celle, moins étudiée, du militaire à bouffarde plus épris de verte que de stratégie scientifique. Georges Cavalier, secrétaire de Léon Gambetta pendant le Siège de Paris de 1870, en atteste. Les Prussiens travaillent dans le détail les feuilles originales des levés topographiques ou extraits d’une carte d’état-major française en gestation depuis 1818 et qui ne sera éditée qu’en 1875. On s’explique dès lors mieux que le château de Saint-Cloud ait disparu sous les boulets prussiens bien avant que les communards n’incendient les Tuileries. Pour autant, les historiens de l’époque évitent toujours le premier sujet mais dissertent copieusement sur le second au point de réclamer un référendum sur une éventuelle reconstruction ouverte à la souscription publique.

Georges Cavalier : Les mémoires de Pipe-en-Bois (1873) - Préface de Jean-Jacques Lefrère, Seyssel (Haute-Savoie), Champ Vallon, 1992.
Les Prussiens combattant à coups de mécanique et de chimie, leurs états-majors sont des corps d’ingénieurs. Lent, méthodique, entêté dans ses plans, l’allemand se prépare d’avance à toutes ses entreprises, il étudie à fond son terrain, et ne s’embarque jamais sans être bien sûr de réussir. Nous avons trouvé dans les convois allemands surpris par nos francs-tireurs des minutes de notre carte d’état-major, qui ne sont pas dans le commerce. D’où les tenaient-ils ? […] À côté d’eux, voyez les officiers français. Habitués à considérer l’état militaire comme un métier, une carrière, non comme un devoir de citoyen qui cesse avec la guerre. Ils restent pour la plupart ignorants comme des frères ignorantins. Leur seule préoccupation, c’est l’avancement. « Garçon, ma pipe, une absinthe, et l’annuaire », voilà l’officier en garnison.

Communarde résolue, Nathalie Le Mel (1827-1921) est native de Brest où ses parents tenaient un bistro. Après avoir créé une librairie à Quimper, elle devient ouvrière relieuse à Paris. En 1866, elle adhère à la première Internationale fondée notamment par Karl Marx et fonde avec Eugène Varlin la coopérative alimentaire « La Marmite ». Arrêtée sur les barricades, le rapport de la Commission des grâces, établi à la Rochelle, le 21 août 1873 précise : « Elle cumulait les fonctions de caissière de la Marmite avec celles de secrétaire d’une Commission dite d’initiative pour la fédération des sociétés d’alimentation, de consommation et de production, dont les procès-verbaux, retrouvés après le rétablissement de l’ordre, ont prouvé qu’on s’y occupait bien plus de politique que d’alimentation. Pendant le Siège, elle s’est fait remarquer par son assiduité au club de l’École de Médecine. Sous la Commune, l’exaltation de son langage n’a pas connu de bornes, et on l’a entendue dans les clubs de l’église Saint-Germain l’Auxerois, de la Trinité, de Notre-Dame de la Croix, prêcher les théories les plus subversives. […] Enfin, lors de l’entrée des troupes régulières dans Paris, à la tête d’un bataillon d’une cinquantaine de femmes, elle a construit la barricade de la place Pigalle, et elle y a arboré le drapeau rouge. - « Vous êtes des lâches, disait-elle aux gardes nationaux... Si vous ne défendez pas les barricades, nous les défendrons. La femme Le Mel a été arrêtée le 21 juin 1871 ; la veille de son arrestation, elle avait tenté de se suicider en avalant un demi-litre d’absinthe, parce qu’elle était, comme elle l’a avoué depuis, désespérée de la défaite de la Commune ». Refusant tout recours en grâce, et déportée en Nouvelle-Calédonie, elle y partage un cabanon avec Louise Michel.

Celle-ci, vivement caricaturée, fait la une du journal La nouvelle Lune, le 11 août 1889 tenant une bouteille de « Verte anhydre » de la main droite lorsque sa main gauche vient de laisser choir une pipe au sol. Deux flaques de cette « absinthe non allongée d’eau » la cernent. L’une porte la mention « Désordre », l’autre celle d’« Anarchie ». Cette dernière va s’enflammer au contact des cendres de la pipe…

Si sa famille est originaire de la bourgade d'Haute-Engadine (Canton des Grisons), le rouquin Rodolphe Salis (1851-1897) a vu le jour à Châtellerault (Vienne) où son père est limonadier-distillateur. À trente ans, ayant renoncé à une carrière de peintre et à imposer « L’École vibrante », il fonde au 84 du boulevard de Rochechouart, le Chat Noir, qu'il définit comme un « cabaret Louis XIII », et qu'il déclare « fondé en 1114 par un fumiste ». Selon le chroniqueur Ferdinand Bac, il s'agissait en fait, de la réplique de la célèbre auberge munichoise Allotria. Le Tout-Paris est convié à des « Absinthes littéraires » les mercredis de 3 heures à 7 heures et des « Vendredis littéraires sans absinthe » réunissent les poètes, chanteurs, instrumentistes et rédacteurs du journal Le Chat noir. Nombre d’Hydropathes (la dérision est décidément de rigueur) en font leur quartier général, l’homme de lettres Émile Goudeau (sic) en tête. Le jeune chansonnier et pianiste Jules Jouy, y travaille sa ressemblance avec le polémiste Henri Rochefort et y impose ses redoutables « scies » ou refrains accablant une tête de Turc tels Les Sergeots.

Jules Vallès que les échotiers du journal Le Chat noir raillent régulièrement pour n’avoir pas osé s’attaquer à la chair ennemie lors de la Commune, en dépit de ses écrits appelant à l’insurrection, finit par adresser cette lettre à Rodolphe Salis que celui-ci publie courageusement.
Jules Vallès : Aux copains du Chat Noir, journal Le Chat Noir, 8 février 1883.
L'autre soir, à l'heure de la verte, je suis entré dans votre cage à perroquets - pour en étrangler un. J'aurais bien dû les étrangler tous : le poète qui ressasse dans son gros bec toutes les foutaises du cliché, le peintre sempiternel aux pinceaux estropiés par les vieilles cisailles de l'École, le musicien de Barbarie qui promène son prix de Rome comme un écriteau d'infirme. De la blague, tout cela, camarades. Pendant que vous chantez le bleu, les autres broient du noir. Pendant que vous faites de l'art, d'autres font de la misère. [...] Le Moulin de la Galette n'est pas la clef de voûte de l'édifice social. Il y a encore les écoles et les maisons de fous, où l'on broie les cervelles ; les usines où l'on écrase les muscles ; pâtes humaines que pétrissent à leur gré la Bureaucratie et le Capital. […] Au-dessus de votre art, il y a la question sociale. Au-dessus de votre cabaret Louis XIII, il y a l’église du Sacré-Cœur qui grandit - sur vos crânes…

En 1921 encore, le polémiste libertaire Laurent Tailhade fustige les Morphines de bohèmes de Rodolphe Salis :
Laurent Tailhade : Petits mémoires de la vie, Paris, Georges Crès & Cie, 1921.
Salis, qui devait mourir tué par les breuvages homicides après avoir empoisonné, abruti de spiritueux une génération entière d’esthètes faméliques, prenait précisément, pour blasonner sa taverne, le titre de « l’histoire extraordinaire » où Poe écrivit ces mots présagieux : « Quelle maladie est comparable à l’alcool ? » […] Jules Jouy, qui fut un chansonnier supérieur à Béranger, même à Pierre Dupont, succomba promptement à ce régime…

Successivement marin, chasseur à pied puis zouave sous l’Empire, Maxime Lisbonne (1839-1905) est nommé lieutenant-colonel de la Garde nationale avant d’être blessé lors de la semaine sanglante de la Commune ayant pris la garde du Panthéon et du Château-d’eau. Exilé en Nouvelle-Calédonie de 1872 à 1880, il signe des articles dans l’Ami du Peuple puis fonde le Cabaret du Bagne.
Marcel Cerf : Le D’Artagnan de la Commune (Le Colonel Maxime Lisbonne), Bienne (Canton de Berne), Éditions du Panorama, 1967.
Émule de Rodolphe Salis, Lisbonne va créer divers cabarets montmartrois. […] C’est un socialiste sentimental qui ne s’embarrasse guère de théories. L’argent lui fond dans les mains. […] Dans un baraquement en planches, le 6 octobre 1885, il ouvre le « Cabaret du Bagne », à l’angle du boulevard Clichy et de la rue des Martyrs, sur l’ancien emplacement du bal de « L’Élysée Buffet ». Les clients font la queue sur le trottoir avant d’être accueillis par un garde-chiourme. Une pancarte avertit le public que « l’espérance est bannie de ce lieu ». - Faites entrer une nouvelle fournée de condamnés ! hurle, de l’intérieur, l’ex-colonel. […] Lisbonne organise, le 6 décembre 1885, un déjeuner pour les indigents du XVIIIe arrondissement. L’ancien colonel s’efforce, selon ses moyens, de soulager la misère. Ses ennemis ne voient, là, qu’affaire de publicité. On peut consommer un « Nouméa » (une absinthe), un « Boulet » (un bock) ou un « Soda canaque ». Lorsque la consommation est prise, Lisbonne s’écrie : - Les libérés peuvent passer au greffe et s’en aller ! Les garçons coiffés de bonnets verts et vêtus de la carmagnole rouge, proposent la Gazette du Bagne.

Insoumis à l’armée, Georges Darien (1862-1921) l’auteur du Voleur et de La belle France, passa 33 mois dans l’enfer de l’archipel disciplinaire de Biribi. Dans l’extrait suivant, il ironise sur les « apôtres » ou évangélisateurs catholiques de la ville de Kef et de ses coloniaux tombés dans l’absinthe lesquels ne s’aperçoivent pas que certains jeunes natifs accélèrent leur chute en flattant leur alcoolisme.
Georges Darien : Biribi (1888), Paris, Albert Savine, 1890.
On ne peut sérieusement, n’est-ce pas ? désespérer du redressement moral d’un peuple quand des apôtres comme ceux-là ont entrepris sa conversion. Le fait est que, si les prédicateurs enseignent consciencieusement la foi nouvelle, il se trouve des gentils qui, de leur côté, y mettent du leur. Je ne parle pas, bien entendu, de ces vieilles bêtes affaissées dans les ornières de la routine, encroûtées au possible, qui ne comprennent pas quelle utilité il peut y avoir à tuer le ver tous les matins et à faire précéder chaque repas d’un ou de plusieurs verres d’extrait de vert-de-gris. Raisonner avec des animaux pareils, c’est perdre son temps. Je parle d’une partie de la jeune génération qui commence à se laisser dessiller les yeux, à rejeter des doctrines surannées, à vouloir sérieusement rattraper le temps perdu. Ils n’y vont pas de main morte, ceux-là ! Ils chantent à plein gosier les louanges de l’alcoolisme ! Il y a de ces gaillards qui n’ont pas leurs pareils pour couper la verte et qui distinguent à l’œil – oui, à l’œil – le vrai Pernod de l’imitation. Au billard, ils vous en rendent dix de trente et gagnent à tous les coups.

Les peintres Théophile-Alexandre Steinlen, Henri-Gabriel Ibels, Félix Vallotton, Camille Pissarro ou Maximilien Luce ont illustré vigoureusement articles, essais et pamphlets antialcooliques. Mentionnons le méconnu recueil de Camille Pissarro : Turpitudes sociales édité courageusement par Albert Skira à Genève en 1972 et réédité par la Fondation Karl Bodmer en 2009. La gravure : La vertu récompensée figure une mère lestée de son marmot quêtant en vain à la terrasse du Café des Princes dont la clientèle mêlée empile les soucoupes de verres d’absinthe. Maximilien Luce signe le sanglant dessin : Les Horreurs de la Civilisation dans le journal Le Père Peinard du 17 avril 1892. Un militaire distribue généreusement tabac, absinthe et rhum à des africaines et la planche est explicitement légendée : « On les soûle d’abord pour mieux les massacrer ». Le recueil de Jean Grave : Patriotisme-Colonisation (Les Temps Nouveaux, 1903) comprend un dessin qui est plus accablant encore pour l’absinthe seulement si l’on s’obstine à confondre produit et emploi du produit. Personne n’a jamais proposé de supprimer les couteaux ou l’auto du fait de leur éventuelle dangerosité et il serait absurde d’accuser l’Église de favoriser l’alcoolisme parce qu’elle invite à communier dans le vin. En ce dessin de M. Luce, un soldat colonial monte la garde devant un monument portant l’inscription : « À M.Mrs Pernod, Johanne, Cusenier, etc. pour leur concours à l’œuvre coloniale et civilisatrice - L’Armée, La Marine, Le Clergé ». À ses pieds, deux autochtones sont affalées ivres-mortes.

Anatole Leroy-Beaulieu (1842-1912), professeur d’histoire contemporaine et des affaires d’Orient à Sciences-Po s’amuse dans la Revue des Deux Mondes, en 1898, des idéaux d’un collectiviste et d’un anarchiste.
Anatole Leroy-Beaulieu : Collectiviste et Anarchiste - Dialogue sur le Socialisme et l’Individualisme, Revue des Deux Mondes, 1898.
À la dernière fête du 14 juillet, sur la terrasse d’une guinguette des Buttes-Chaumont, se trouvaient attablés, à l’heure des apéritifs, buvant côte à côte. […] L’un gras, replet, proprement vêtu, l’air d’un bourgeois aisé, fumait une pipe devant un bock de bière : c’était un typographe, devenu prote dans l’imprimerie d’un petit journal socialiste. L’autre grand, maigre, sec, les cheveux drus et grisonnants, la taille serrée dans une redingote râpée, fumait, lentement, une cigarette, le regard vague et comme perdu dans le lointain. Il eût été difficile de dire quelle était sa profession, tant il en avait souvent changé. Ancien boursier d’un collège de l’État, bachelier ès sciences et licencié ès lettres, il avait essayé de tous les métiers où les déclassés cherchent un refuge, tour à tour écrivain, journaliste, répétiteur, comptable, agent électoral. Pour le moment, il était sans place, et il humait, mélancoliquement, à petites gorgées, un verre d’absinthe. […]
- Tel que vous me voyez, dit le prote, en posant sa chope de bière, vous pensez bien que je ne suis pas des nigauds qui célèbrent la fête nationale et la prise de la Bastille. La prise de la Bastille, c’est de l’histoire ancienne. Au lieu de fêter les révolutions du passé, j’aime mieux songer à celles de l’avenir. […]
- Je l’espère, ou je le souhaite, comme vous, répondit, dédaigneusement, le buveur d’absinthe ; mais s’il ne nous apporte pas autre chose que le collectivisme, le XXe siècle ne vaudra pas mieux que ses aînés. […]
- Puisque vous faites fi du collectivisme, qu’êtes-vous donc ? demanda le prote d’un ton dépité ; anarchiste peut-être ?
- Anarchiste, précisément ; je ne reconnais aucun maître ; je ne jure sur aucune Bible ; je ne me laisse enrôler dans aucun régiment. Je ne crois pas plus aux dogmes du collectivisme qu’aux mystères des vieilles religions. Anarchiste et libertaire, voilà ma profession de foi.

Né à Neufchâtel-en-Bray (Haute-Normandie), Paul-Napoléon Roinard (1856-1930) vécut dans un dénuement certain. Ami de Remy de Gourmont, il figure dans le célèbre journal de Jules Renard et le peintre Louis Anquetin fit de lui un ténébreux mais magnifique portrait. Courageusement, il multiplia ses collaborations à maint journaux et revues pour tenter de gagner sa vie. Las, selon l’écrivain Charles-Henri Hirsch, pour tromper sa faim, il « infligeait un déluge d’absinthe-grenadine à son estomac étonnamment capable ».
Paul-Napoléon Roinard : L'absinthe-grenadine poème publié dans La mort du rêve, Paris, Mercure de France, 1902.
L'absinthe-grenadine / Prend des airs de gredine / Et son ton provocant / De chair poudrerizée / Me la font voir grisée / Et dansant le cancan. […]
Bientôt je m’aperçois que je cours chancelant / Par les rues. / Levant les yeux au ciel, j’y vois passer un lent / Vol de grues. / Et leur triangle ouvert en ailes de lutins, / D’envergure / Immense, laboure en criant les hauts lointains. / Sombre augure ! […]
Poète, viens, suis notre danse ailée. / Nous emportons l’orgie et la gaîté, / Nous emportons le luxe et la santé ; / Fuis avec nous en course échevelée ; / Viens dans les airs charmer notre envolée. / Puis va mourir empesté !

Charles-Henri Hirsch : Remy de Gourmont vu par Lucien Corpechot et revu par un autre, revue Le Mercure de France, 1er Octobre 1935.

Il me souvient en particulier d'un Gourmont qui partageait avec Paul Roinard (il cachait alors son trop glorieux prénom de Napoléon, offensant pour l'anarchiste dont il se croyait le prototype) la direction des Essais d'Art Libre. La rédaction, sans bureau, se réunissait dans une brasserie du faubourg Saint-Honoré, près la rue Royale. Alfred Jarry, très sage sorbonnard, y fréquentait, attentif à ne payer que sa propre consommation, l'air timide d'un jeune bourgeois de province.

André Billy : Le Pont des Saints-Pères, Paris, Fayard, 1947.
[Vers 1910] Roinard avait environ cinquante-cinq ans, mais il en paraissait davantage, les difficultés de la vie et, je crois bien, quelque penchant pour la divine absinthe l’ayant précocement marqué. Son humeur manquait d’égalité, il s’emportait assez souvent, surtout quand il avait abusé de son breuvage préféré, mais je dois reconnaître qu’il m’accueillait toujours avec amitié et parfois même me favorisait de confidences sur ses vertes années qui avaient été très dures et qu’il avait vécues à peu près sans domicile et sans pain. […] Anarchiste, il avait en 1891 fondé l’En dehors avec Zo d’Axa, puis dirigé la Revue septentrionale et les Essais d’Art Libre.

La profession de foi d’Albert Libertad (Joseph Albert, dit) (1875-1908) dans le premier numéro de son journal : l’anarchie est on ne peut plus claire : l’alcool et subséquemment l’absinthe sont néfastes. Libertad tenait beaucoup à la graphie du mot « l’anarchie » sans capitale, une lettre ne devant pas avoir plus d’importance qu’une autre.
Albert Libertad : Aux anarchistes !, journal l’anarchie, n°1, 13 avril 1905.
L’heure nous paraît venue de jeter dans la circulation un organe anarchiste. Peut-être nous trompons-nous. […] Nous ne sommes pas des libertaires, des libérâtes. Un homme a dit : « La liberté de l’homme peut aller jusqu’où va sa puissance, ce qui ne veut pas dire qu’il ait raison de la faire. » C’est ce que nous pensons. De tout côté, à tout moment, dans le milieu révolutionnaire », on entend ces mots : « je suis bien libre ». Libre de vider force verres d’absinthe ou d’alcool, libre de violenter son prochain, libre de travailler dix ou douze heures ou d’abrutir son esprit ; libre d’être fainéant, d’être gendarme ou d’être rentier si on a la puissance ?
Il s’agit de savoir si cette liberté et cette puissance correspondent avec le plus grand développement de l’individualité humaine. […] La lutte que nous entreprenons est une lutte contre les individus, ce n’est pas contre le gouvernement ou les élus que nous luttons, c’est puéril, c’est contre les électeurs ; ainsi procéderons-nous dans tout ordre d’idée.
Oui, c’est contre le mouton, le mouton de Panurge, que nous nous tournons, contre l’homme qui vote, qui se syndique, qui se marie ; dont tous les pas, tous les gestes sont tracés, non par son expérience, ni même celle de ses amis ou d’individus ayant intérêts parallèles, mais par l’autorité religieuse, patronale, syndicale, gouvernementale, c’est-à-dire par la synthèse de leur ignorance particulière. […]
Les réformistes, les socialistes, les révolutionnaires avant tout, les opportunistes, les idéalistes, les briseurs de mur à coups de tête, n’aurons pas place ici. Cette feuille désire être le point de contact entre ceux qui, à travers le monde, vivent en anarchistes, sous la seule autorité de l’expérience et du libre examen.

Le numéro 141 de l’anarchie le 18 novembre 1909 comprend les articles « Sucre et alcool » de Jacques Hutteau, « Le rôle de l’alcool au point de vue physiologique » du docteur Emmanuel Hédon et « L’alcoolisme chronique » d’Albert Mairet. Dans le premier, le sucre est présenté comme aliment réparateur et l’alcool comme poison destructeur. Au fil du second, l’auteur entend prouver que l’alcool, impropre à réchauffer ou à donner de la force n’est qu’un dangereux excitant. Le troisième est une reprise du texte de la conférence homonyme prononcée par le docteur Albert Mairet, à la Faculté des sciences de Montpellier, en 1902. Le bon docteur y développe la sempiternelle thèse qu’il vaut mieux s’en tenir au vin et ne pas consommer de spiritueux dont « la toxique absinthe » qu’il est vain de tenter de remplacer par du « vermouth, du quinquina ou quelques drogues de même espèce ».

L’immense critique d’art Félix Fénéon (1861-1944), ami de Paul Signac, Henri de Toulouse-Lautrec ou Édouard Vuillard et collaborateur de l’En-dehors, de la Revue Anarchiste ou du Père Peinard donna de cocasses Nouvelles en trois lignes au journal Le Matin.
Félix Fénéon : Nouvelles en trois lignes, journal Le Matin, 1906.
Chez un cabaretier de Versailles, l’ex-éclesiastique Rouslot trouva dans sa onzième absinthe le crise de delirium qui l’emporta.

En 1883, il estimait les œuvres proposées par la Société des Jeunes Artistes relever plutôt de vieillards cacochymes à l’exception d’un Buveur d’absinthe du suisse Daniel Ihly qu’il présente comme suit.
Félix Fénéon : Exposition de la Société des Jeunes Artistes - Rue Saint-Honoré - du 1er au 28 décembre 1883, La Libre Revue, 16 décembre 1883.
Quelques bonnes choses, cependant : d’abord - exécuté avec une superbe cruauté de brosse, - Le buveur d’absinthe de Daniel Ihly, brûle gueule aux dents, la joue plaquée d’une ecchymose, et dont l’œil s’endort dans l’abrutissement d’un rêve d’alcool.

S’il loue, par la suite, la manière du peintre Jean-François Raffaëlli, il n’est pas plus tendre pour ses déclassés tombés dans la consomption.
Félix Fénéon : Le Salon de 1889, La revue indépendante, juin 1889.
M. Raffaëlli excelle à scruter la vie de mornes hères, et son méticuleux métier grave les rides d’un poignet soutenant une mâchoire ou les fibrilles de sang d’yeux fiévreux…

Citer, ne serait-ce que les références des articles condamnant l’absinthe parus dans des journaux de sensibilité anarchiste, constituerait une litanie sans fin.
Alfred Loriot : L’Alcoolisme, journal Le Libertaire, n°46, 1907.
Généralement, l’alcoolique est un parfait citoyen, un automate entre les mains de l’autorité. Il est doux et rampant devant ses maîtres et brutal et autoritaire envers sa femme et ses enfants. Que lui importe que ceux-ci n’aient rien à se mettre sous la dent, pourvu qu’il ait, lui, son petit verre le matin, ses trois absinthes avant ses repas et son café après chaque repas ! Nul métier ne lui répugne : policier, soudard, mouchard, tout lui est bon.

Un sans-patrie : La victoire des bistros, journal La Guerre Sociale, 6 février 1912.

Il va y avoir de la joie chez M. Pernod, chez M. Cusenier, chez tous les grands distillateurs de poison, chez tous les poivrots de France, de Navarre et d’Ivry. À une énorme majorité, la Chambre vient de voter le renvoi à la Comission - c’est-à-dire l’enterrement - de la proposition de loi tendant à la diminution du nombre des débits d’alcool. […] En Suède et en Norvège, par des mesures législatives, on est arrivé à enrayer net le fléau. Cela, tous les députés le savent. Oui, mais il y a en France 480 000 caboulots. Bistro est un gros électeur avec lequel il ne faut pas se brouiller !

On se souvient de Jehan-Rictus (Gabriel Randon, dit) (1867-1933) pour son recueil de poèmes : Le soliloque du pauvre illustré par Théophile-Alexandre Steinlen. À l’écrit, Rictus recourt à un style fleuri que sa façon de déclamer accusait. Nous en citons plus bas, une parodie. Tant dans son recueil, le Cœur populaire que dans son Journal, Rictus met en garde contre l’absinthe, une consigne qu’il a lui-même suivi. Son poème, la Grande Irma semble un hommage à sa mère réelle ou rêvée…
Jehan-Rictus : La grande Irma, recueil Le Cœur Populaire, Paris, Eugène Rey, 1914.
Les magasins, les devantures, / les passants, les trams, les voitures, / ce tohu-bohu de Paris, / ces trompes, ces essieux, ces cris... / les becs, les signes lumineux, / les kiosques, les autos, les arbres, / les réclam’s, toutes ces réclames, / dansent et tremblent dans mes larmes... / (Un soldat ne doit pas pleurer !)
Je titube et je suis comme saoul.... / on dirait que j’ai coup sur coup / avalé cinq ou six absinthes....

Ici, il prodigue ses conseils à un ouvrier frère.
Jehan-Rictus : Conseils, recueil Le Cœur Populaire, Paris, Eugène Rey, 1914.
Je sais que, forcé d’te grouiller / pour aller reprendr’le collier / chaqu’matin, à peine réveillé, / t’as pas l’ temps d’te débarbouiller.
Mais le soir, après ton boulot, / au lieu de t’élancer vers l’eau, / tu préfèr’s aller chez Bistrot / sucer la « bleue » et godailler…

Dominique Bonnaud et Numa Blès : La déposition de Jehan-Rictus (Soliloque), dans Léon de Bercy : Montmartre et ses chansons, Paris, H. Daragon, 1902.
On va tailler en plein dans l’vif / On va r’faire un’société sainte ! / Mais voiia qu’sonn’l’heur’ de l’absinthe / Et j’vais prendre un apéritif !

Jehan-Rictus : Journal quotidien (21 septembre 1898 - 26 avril 1899), Paris, Éditions Claire Paulhan, 2015.
Déjà mal payé, Populo est sucé par l’impôt sous toutes ses formes. Il paie son loyer très cher, ses denrées, son pain et son vin non moins cher. Attristé car à tout prix pour supporter la vie, il faut un peu de joie, Populo se jette sur l’alcool et le mastroquet s’engraisse. Vite les bourgeois se disent : - Faisons lui payer sa joie et on double l’impôt sur l’alcool et le vin. Alors le mastroquet sert du faux-alcool, des casse-poitrine extraordinaires, des ratafias, des tord-boyaux, comme l’Enfer ne distillerait pas. Populo boit, s’abrutit. […] Puis il paie par le travail puisqu’il produit la richesse sociale, puis il paie l’impôt du sang puisqu’il est militaire. Enfin quoi, il est pompé de toutes manières et sous toutes les formes pour entretenir une minorité de parasites que sont les bourgeois. Ces parasites s’appellent fonctionnaires, intermédiaires, courtiers, financiers, etc.

Franc-maçon antimilitariste, Sébastien Faure (1858-1942) est l’artisan de l’Encyclopédie Anarchiste en 4 volumes à laquelle collaborent Lucien Barbedette, Enrico Malatesta, Jules Méline, Victor Méric ou Han Ryner.
Docteur Fernand Elosu : ALCOOL, dans Sébastien Faure (Sous la direction de) : Encyclopédie Anarchiste, Limoges, Étienne Rivet, 1925-1934.
Sans être des phénix, les hommes de parlement et surtout de gouvernement savent que l’alcool sous toutes ses formes est non un aliment mais un abominable poison ; que vouloir déterminer la dose bienfaisante d’un toxique constitue un extraordinaire non-sens ou une cynique tromperie…

Achevons ce tour d’horizon sur une note allègre.
Léo Ferré : À vendre, chanson de l’album La Frime, FDC-ADE, 1986.

Je vendrais de l’amour si l’amour est à vendre / Je vendrais des jardins si ça poussait chez moi / Je vendrais un pendu si je pouvais me pendre / Je vendrais la Folie si les fous se vendaient […]
Je vendrais des psychiatres à la géométrie / Je vendrais du psychique à la matière inerte / Je vendrais des rivières aux deltas de la nuit / Je vendrais de l’absinthe à l’espérance verte…
Benoît NOËL

Écrit par : Xmas Jun 7 2019, 08:15 AM

Éric Coulaud, fondateur de l’excellent site : L’éphéméride anarchiste m’écrit ce matin
https://www.ephemanar.net/

Je viens de survoler mon exemplaire des Tablettes d’un lézard de Paul Paillette le poète de l’amour libre.
https://www.ephemanar.net/avril16.html
Je n’ai pas vu le mot absinthe mais quelques allusions à l’alcool.

Dans Heureux temps
« Quand nous en serons au temps d’anarchie,
On ne verra plus d’êtres ayant faim
Après d’autres ivres :
Sobres nous serons et riches en vivres ;
Des maux engendrés ce sera la fin.
Quand nous en serons au temps d’anarchie,
Tous satisferont sainement leur faim. »

Dans L’Honnêtomane
« Patenté comme empoisonneur,
Le mastroquet a de l’honneur.
Il vend, avec gros bénéfices,
D’infâmes compositions ;
Ses liquides sont artifices
Et ses verres illusions »

Dans Ma paresse
« Mais plutôt que d’ boir’ comme un trou
L’ poison q’ chez l’ bistrot on achète,
J’aim’ bien mieux n’ pas en foutre un coup. »

Pourtant, la Librairie Walden (Orléans) proposa, autrefois à la vente, un volume relié qu'elle présenta comme suit :
« Paul PAILLETTE : Tablettes d'un lézard, Les Remontrances de Marloupin, Les Incohérents, Absinthe au sucre, La Serveuse de bock, La Petite Parisienne, Salade d'Amour, Le je m'en foutiste… , Paris, Patay, sd, [1890] 1 vol. (132 x 193 mm), demi-chagrin havane, dos lisse, titre doré. (Reliure de l'époque). Ce volume comprend, reliées ensemble, sept plaquettes individuelles. Montée en fin de volume une double affiche : Les Succès du Chat noir et Monologue. Table des matières manuscrite. Rarissime réunion, en très bel état ; toutes les plaquettes ont les couvertures conservées.

Paul Ambroise Paillette (né à Paris le 16 avril 1844 ; mort en 1920) est un poète et chansonnier anarchiste, végétarien et partisan de l'amour libre. Ouvrier ciseleur, il fréquente les réunions anarchistes dès 1887 et fait partie de divers groupes parisiens. En 1888, il prend part au mouvement entrepris contre les bureaux de placement et, selon la police, se déclare partisan d'actions violentes contre ces établissements. Paul Paillette devient par la suite chansonnier à Montmartre, auteur de poésies où il exprime ses idées libertaires, appelant de ses vœux une société plus juste comme dans « Temps d'anarchie ou Heureux Temps », chanté sur l'air du « Temps des cerises ».

Il publie et vend lui-même ses vers sous forme de brochures qu'il réunira ensuite dans l'ouvrage « Les Tablettes d'un lézard » et anime par ses chansons révolutionnaires de nombreuses fêtes libertaires. Végétarien et partisan de l'amour libre, l'idée lui vient d'organiser en 1891 des déjeuners végétariens dans la salle d'un restaurant parisien qui devient alors un lieu de rencontres pour les amour-libristes, sous la devise : « Tout le bonheur a son nid dans le bonheur commun. Femme libre, amour libre. »

Il collabore durant la Première Guerre mondiale aux journaux d'E. Armand, « Pendant la mêlée » puis « Par-delà la mêlée » (son poème « Civilisation » est censuré par les autorités), ainsi qu'à « La Bataille » et à « CQFD ». Sans ressources, vivant dans un foyer depuis 1910, plusieurs fêtes sont organisées à son profit, notamment le 9 novembre 1913 par l'Université populaire, ou encore en novembre 1916 avec le concours de Xavier Privas et la participation de Sébastien Faure. Il est alors considéré comme le doyen des chansonniers montmartrois. Sa mort est annoncée dans « Le Libertaire » du 29 février 1920 ».

Je n'ai pas vu de mention de cette Absinthe au sucre sur Gallica. Si un lecteur de ce blog en sait plus ou possède cette plaquette...
Benoît NOËL




Propulsé par Invision Power Board (http://www.invisionboard.com)
© Invision Power Services (http://www.invisionpower.com)