Version imprimable du sujet

Cliquez ici pour voir ce sujet dans son format original

Forum du Musée Virtuel de l'Absinthe _ La tribune de Benoît Noël _ Sainte Thérèse de Lisieux et l’absinthe, légendes et semblants de réalité

Écrit par : Xmas Oct 16 2018, 01:31 PM

J’ai récemment publié l’article : L’iconographie de Sainte Thérèse de Lisieux au piège de l’hagiographie dans le n° de septembre de la revue Le Pays d’Auge comprenant le dossier : Images de Sainte Thérèse. Pour rédiger cet article, j’ai relu Histoire d’une âme et consulté nombre de biographies ou d’essais consacrés à Thérèse. Toutefois, c’est sur le très précieux site des Archives du Carmel de Lisieux que je suis tombé sur une première mention surprenante de l’absinthe. Ce site dresse notamment la longue liste des articles ayant servi à instruire, à compter de 1910, le « procès ordinaire » de sœur Thérèse. Au nombre de ses « vertus », les sœurs du Carmel consignent une anecdote mettant en scène l’absinthe apéritive liquide :
« Site des Archives du Carmel de Lisieux
Les articles. 2 - les vertus de Thérèse
ARTICLES POUR LA CAUSE DE LA SERVANTE DE DIEU THÉRÈSE DE L’ENFANT-JÉSUS ET DE LA SAINTE-FACE, CARMÉLITE DU MONASTERE DE LISIEUX
Les novices racontent qu'elle leur cachait ses mortifications sous des dehors gracieux. « Cependant, un jour de jeûne, où notre révérende mère lui avait imposé un soulagement, je la surpris assaisonnant d'absinthe cette douceur trop à son goût », rapporte l'une d'elles - CSG (130).
« Une autre fois, je la vis boire lentement un exécrable remède.
- Mais dépêchez-vous, lui dis-je, buvez cela tout d'un trait !
- Oh ! Non ; ne faut-il pas que je profite des petites occasions qui se rencontrent de me mortifier un peu, puisqu'il m'est interdit d'en chercher de grandes ? »

Lucie Delarue-Mardrus reprend cette anecdote dans son essai : Sainte Thérèse de Lisieux paru chez Eugène Fasquelle en 1926 :
« En même temps que je faisais mes pèlerinages à Lisieux en vue d’écrire ce livre qui sera sucre et vinaigre pour certains lecteurs (mais la petite Thérèse ne versait-elle pas de l’absinthe dans les plats doux qu’on voulait lui faire manger ?) – en même temps que je me documentais sur ma chère petite payse, je faisais des recherches pour trouver quelque bien simple personnage qui l’eût connue dans la ville de sa mort… »

L’année suivante, Fernand Laudet recourt au mot « absinthe » dans sa biographie : L'enfant chérie du monde - Sainte Thérèse de Lisieux (Tours, Maison Alfred Mame et Fils) non pour reprendre ladite anecdote mais comme métaphore de l’amertume.
« On pourrait peut-être croire que la présence de ses sœurs dans le même cloître est une consolation pour elle. Bien au contraire, c'est un calice amer, où son ardeur d'immolation lui fait surtout verser l'absinthe. - Non, dit-elle, ce n’est pas pour vivre avec mes sœurs que je suis venue dans ce Carmel béni ; je pressentais, au contraire, que ce devait être un sujet de grandes souffrances, lorsqu’on ne veut rien accorder à la nature… »

Voici qu’une seconde surprise m’attend dans la biographie de Maxence Van der Meersch : La Petite sainte Thérèse (Paris, Albin Michel, 1947). Sans qu’à notre connaissance, un autre témoignage d’un contemporain de Thérèse soit venu allonger la liste déjà bien étoffée de ses vertus, l’auteur brode et livre une version différente de l’absorption symbolique d’absinthe par la future sainte. De fait, celle-ci n’emploie plus d’absinthe liquide mais des feuilles d’Artemisia absinthium pour transformer les aliments :
« [Mère Marie Gonzague] laisse pousser les orties en liberté dans le potager du couvent pour avoir de quoi se flageller ! Intoxiquée par cet exemple stupide – peut-être aussi par la lecture de certaines Vies de Saints toutes illustrées de mortifications extraordinaires, Thérèse, avec son tempérament bouillant, ne manque pas de se précipiter sur une si belle voie. Elle s’ingénie à rendre les aliments insipides. Elle y mélange des feuilles d’absinthe pour en dénaturer la saveur ! Elle porte une petite croix de fer armée de pointes. […] Le résultat ne se fait pas attendre : on commence à remarquer la pâleur de Thérèse ; Les flagellations d’orties, l’absinthe dans les aliments, elle n’y résiste pas six mois ! La petite croix à pointes de fer portée trop longtemps l’a rendue malade ! »

Les croyants diront sans doute que seul importe le symbole de pénitence de l’absinthe en ces anecdotes et les agnostiques que celles-ci sont vraiment très anecdotiques et vraisemblablement légendaires. Il n’empêche que cela donne à réfléchir à la manière dont on écrit l’Histoire laquelle est toujours écartelée entre phantasmes et semblants de réalité.

Encore n’est ce pas tout ! Voici que depuis 2017, on est en droit de perdre son latin et de se demander si Thérèse avait rendez-vous avec l’absinthe ou l’inverse. Écoutez plutôt cet extrait de la chanson Eksassaute de Mc Solaar à propos des regrets d’une consultante par trop tendance :
Album : Géopoétique
Extrait de la chanson Eksassaute
« C'est une consultante qui a rencontré un peintre
Et elle lui slame dans l'oreille des histoires de luxe et d'absinthe
Il avait le teint leste et ne peignait que des pastels
Elle lui impose le stabilo, le déjà-vu, le faux soleil
Sa cote monte en flèche, elle a séduit les publicistes
Et il est là comme un bilingue qui ne parle plus d'art mais de chiffres
[…]
Maintenant elle se rend compte qu'elle aurait pu ouvrir les yeux
Trouver du temps, de la lumière, comme sainte Thérèse à Lisieux… »

Le lundi 3 décembre 2018 à 14h30, je donnerai la conférence : La bonne et la mauvaise fortune artistique de Sainte Thérèse de Lisieux à la Médiathèque André Malraux de Lisieux à l’invitation de l’Association des Amis des Musées de Lisieux.

Sinon, je prononce demain, mercredi 17 octobre à 15 h 40, à la Halle aux Toiles d’Alençon, la communication : Du « Coup du milieu » au « Trou normand moléculaire » au Congrès de la Fédération des Sociétés Historiques et Archéologiques de Normandie (FSHAN).
Santé et prospérité !
© Benoît Noël

Écrit par : Marc Feb 12 2019, 12:49 PM

Très intéressante cette anecdote sur Sainte Thérèse de Lisieux, et encore plus pour moi car j'étais encore à Lisieux ce matin même, je suis d'ailleurs passé devant la célèbre basilique.

Écrit par : Green Fairy Feb 15 2019, 09:54 PM

Merci et bravo Benoît pour ces nouvelles révélations historiques totalement inattendues.

Que de surprises en effet!

Qui aurait pu croire, alors que l’Eglise condamnait l’Absinthe depuis 1875 environ, qu’on puisse en consommer dans un couvent ?

Je n’aurais pas imaginé non plus que Sainte Thérèse cherche à l’utiliser pour contrer la douceur de ses plats ou utiliser des feuilles d’Artemisia Absinthium pour dénaturer la saveur des aliments.

Au risque de passer pour un naïf, j’ai fais au moins deux autre découvertes.

Dans le texte que tu cites de Lucie Delarue-Mardrus : l’expression « sucre & vinaigre » m’a bien amusée en me semblant être une traduction plus littérale encore, à moins que ce ne soit l’inverse, de « sweet & sour », plutôt qu’« aigre-doux ».

Quant à l’Absinthe comme métaphore de l’amertume, cette idée a la force de l’évidence… maintenant que tu me l’as portée à l’esprit !

Une question me taraude enfin.

Compte tenu de sa consommation relativement élevé de la plante, sous plusieurs formes, dans quel état de conscience, déjà mystique, se trouvait Sainte Thérèse ?

Son présent était il, comme tu l’écris à propos de l’histoire, écartelé entre fantasmes et semblants de réalité ?

Et si Thérèse avait rendez-vous avec l’Absinthe, ou l’inverse, l’Absinthe lui facilitait-elle ses rendez-vous avec le sujet de son adoration ?

Qu’en penses tu ?

Qu’en pensez vous ?

Yves NOËL


Écrit par : bistrophile Feb 16 2019, 09:14 AM

Flagellation d'orties et aliments insipides ... Suis pas acheteur.

Si j'avais quelque chose à demander, j'irai à Lourdes en quête d'un miracle.
Si je ne suis pas exaucé, il me restera Lisieux pour pleurer.

Philippe

Écrit par : Samantha Feb 16 2019, 02:51 PM

Sainte Thérèse de Lisieux et l'absinthe ! Une alliance bien audacieuse, bien surprenante pour une étude commune, et pourtant, les mentions de l'absinthe dans les témoignages autour de Sainte Thérèse de Lisieux montrent bien qu'on se trouve certainement au-delà de l'anecdotique. Voici donc un bel exemple pour réfléchir l'historiographie du corps religieux, parfois un peu mise de côté !

Que faire alors de cette mention ? La consommation d'absinthe par Sainte Thérèse de Lisieux s'inscrit-elle seulement dans une tradition propre aux Carmélites ? Ou bien l'usage qu'en fait Sainte Thérèse mérite-t-il d'être interrogé plus particulièrement ?
Forcément, cela m'a un peu intriguée...

Il semble clair que l'absinthe entre dans ce processus de mortification que renouvelle ou reprend Sainte Thérèse : concrètement, rendre amer ce qui est doux; rééquilibrer le goût ou plutôt le corrompre. J'ai lu que, dès la fin du XVIe siècle, les Carmes déchaux mêlaient de l'absinthe et de la cendre dans tout ce qu'ils prenaient, et que les Carmélites de la même réforme qui avait été établie par Sainte Thérèse (de Jésus cette fois) joignaient aussi absinthe et cendre à l'amertume de l'aloès. Notre Sainte Thérèse de Lisieux a sûrement été très marquée par ses différentes lectures, comme le suggère Maxence Van der Meersch. Et Thérèse de Jésus (dont notre Sainte Thérèse de Lisieux a subi l'influence) n'est pas en reste du côté de l'absinthe : dans une lettre, elle encourage la fumigation à la vapeur de l'absinthe (notamment) comme un remède guérisseur, et à plusieurs moments, elle cite Jérémie qui met sur le même plan la pauvreté, l'absinthe et le fiel qu'il a bus et affirme que "l'absinthe qui est fort amère regarde la volonté, laquelle est pleine d'amertume, lorsqu'elle est vide de Dieu". L'épreuve de l'absinthe constitue donc bien une étape de souffrance nécessaire pour oublier biens et prétentions, au même titre que se nourrir de cendres ou se faire casser les dents. Souffrir par le corps pour guérir les douleurs par la force de l'âme. Pour comprendre la consommation surprenante de l'absinthe par Sainte Thérèse de Lisieux, ne faudrait-il pas approfondir l'influence qu'a eue sur elle la lecture de Sainte Thérèse d'Avila ?

Mais les témoignages montrent bien que l'usage que fait Sainte Thérèse de Lisieux de l'absinthe n'est pas commun (d'où le fait qu'il soit relevé) en son temps chez les Carmélites. Pourquoi l'absinthe ferait-elle sens de façon privilégiée relativement à Sainte Thérèse ? Pourquoi choisit-elle de lui accorder cette préférence, pourquoi en fait-elle presque le symbole de mortification par excellence ?
Faut-il alors chercher plus loin du côté de la métaphore de l'amertume comme le suggérait Maxence Van der Meersch ? Il est vrai que l'amertume revient tout particulièrement dans les écrits et propos d' Histoire d'une âme : la liqueur délicieuse n'est en vérité qu'amertume, mais Thérèse a su transfigurer amertume en joie et douceur, et il faut connaître l'amertume pour se livrer à l'amour (chapitre XII). Mais dans ce cas, il s'agit essentiellement d'interroger la valeur symbolique de l'amertume-absinthe et donc d'approfondir la pensée spirituelle de Thérèse...

Il reste enfin une dernière zone d'ombre autour de ces anecdotes : quelles conséquences physiques, psychiques et mystiques sur Thérèse ? Maxence Van der Meersch laisse entrevoir les résultats de l'absorption des feuilles d’Artemisia absinthium sur Thérèse : la pâleur, la maladie. Mais quelles autres hypothèses peut-on proposer ?



Écrit par : Xmas Apr 3 2019, 08:33 AM

Je réponds avec retard aux judicieuses questions d’Yves et de Samantha. Depuis qu’ils les ont portées en ligne, j’ai prononcé la conférence : Sainte Thérèse, l'extase et l'absinthe ou comment s'écrivent les légendes dorées dans le cadre des soirées de la Société historique de Lisieux. D’autre part, ladite société savante a accueilli mon enquête au long cours : « Les surréalistes, Fernand Léger et Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein saisis par l’extase de sainte Thérèse » dans les colonnes de son bulletin N°87.

Mon petit texte : « Sainte Thérèse de Lisieux et l’absinthe, légendes et semblants de réalité » se voulait juste un clin d’œil malicieux relatif à la manière dont on écrit parfois l’histoire. Yves et Samantha soulèvent des questions appelant de longs développements, dont j’ai bien souvent abordé des aspects dans mes livres et articles consacrés à l’étude la fée verte mais que je vais tenter de résumer ici.

Du rapport anecdotique mais si révélateur de sœur Thérèse à l’absinthe
On peut, à juste titre, estimer anecdotiques les « articles pour la cause de la servante de Dieu » adjoints en annexes à Histoire d’une âme et plus anecdotique encore, cette mention initiale de l’absinthe. Sœur Thérèse, décédée simple carmélite, a été béatifiée lors d’un procès instruit par des clercs. Ceux-ci ont passé à la loupe la qualité du récit de sa vie rapporté dans Histoire d’une âme. Ses sœurs jugèrent-elles ce texte trop peu fourni en faits édifiants qu’elles se crurent contraintes d’y annexer des actes extraordinaires telle la mortification par l’ingestion d’absinthe ? Vraisemblablement, car si les clercs de Bayeux ne disposèrent pas d’autre pièce à conviction que le récit d’Histoire d’une âme et ses annexes pour jauger des mérites de Thérèse, ils voulaient avant tout scruter « le degré héroïque des vertus humaines » pratiquées par Thérèse et la véracité « d’au moins deux miracles dûment constatés par des autorités médicales au-dessus de tout soupçon » comme le souligne le cardinal Touchet, dans la cathédrale de Lisieux, le 8 août 1923 (1). C’est pourquoi les actes édifiants à même de subjuguer la foi populaire manquant manifestement dans la vie de sœur Thérèse, ses sœurs firent preuve d’une grande imagination et, ce pour ne rien dire des miracles, nullement attestés à sa mort mais qui furent, contre toute attente canonique, admis, bien que post-mortem. Pour clore ce point, le rapport de Thérèse à l’absinthe est réellement bien anecdotique mais ô combien révélateur du rôle, du poids et de l’éloquence des symboles pour éblouir les masses.

Pour bien comprendre l’écart entre un symbole et la réalité, voyez les roses et les étoiles dont on constelle certaines effigies de sainte Thérèse. Sœur Thérèse aurait promis qu’elle ferait choir, après son décès, une « pluie de roses sur la Terre » mais pour des raisons évidentes lorsqu’on veut mettre en pratique cette prophétie, les clecs s’en tiennent à des pétales de roses. Par ailleurs, sœur Thérèse n’évoque pas d’étoile remarquable dans Histoire d’une âme. Les étoiles dont on l’affuble et dont elle serait incapable de donner l’origine si elle revenait sur Terre sont donc à rapporter à l’éloge du Pape Pie XI qui la béatifia et la désigna, le 29 avril 1923, comme « la chère étoile de son pontificat ». Il n’y a alors nulle raison de les assimiler à l’étoile du berger qu’elle n’évoque pas dans son maîtresse-livre.

La Bible place l’Artemisia absinthium entre miel et fiel
Voyez plutôt la part dévolue par la Bible à la plante absinthe. Je ne vais pas reprendre ici l’analyse de l’étoile absinthe tombée du ciel rendant les eaux amères selon l’Apocalypse de saint Jean ou de l’étrangère aux lèvres de miel mais qui laisse un goût amer au palais selon le roi Salomon. J’ai maintes fois détaillé que la Bible place l'absinthe entre miel et fiel et que ces rapprochements ont conditionné, à jamais, l’image de l’Artemisia absinthium, et par conséquent des produits qu’on en tire. « Miel » et « Fiel » ne sont pas symboles anodins mais des quintessences du bien et du mal sous l’espèce de la douceur et de l’amertume. En ce sens, une tradition, chère à Honoré de Balzac, prétend qu’à la lune de miel du mariage, succède la lune d’absinthe laquelle cédera à la lune de fiel…

Ainsi, le prophète Amos (VI-12) décrit-il dans la Bible la justice rendu par des juges iniques :
Les chevaux galopent-ils sur les rochers, laboure-t-on la mer avec des boeufs, que vous changiez le droit en poison et le fruit de la justice en absinthe ?

Cela n’est pas sans influencer, le poète latin Lucrèce (98-55) qui préconise ce qui suit pour faire avaler aux enfants une drogue à base d'Artemisia absinthium dans De la Nature - Chant IV, ici traduit par Sully Prudhomme au XIXe siècle.
Le médecin qui fait d'ingénieux efforts
Pour donner aux enfants l'absinthe rebutante
A d'un miel doux et blond du vase enduit les bords…


En son poème, le Repas libre du recueil Odes et Ballades (1828) Victor Hugo peint le sort funeste des premiers chrétiens livrés aux lions :
Rome offrait un festin à leur élite sainte ;
Comme si, sur les bords du calice d'absinthe
Versant un peu de miel,
Sa pitié des martyrs ignorait l'énergie,
Et voulait consoler par une folle orgie
Ceux qu'appelait le ciel...


Vu l’amertume extrême des feuilles d’Artemisia absinthium, nul humain n’en a donc fait un condiment. Mêler de l’absinthe, des cendres ou de l’aloès (plante grasse au suc amer) à des aliments est, de fait, une mortification pratiquée par certaines carmélites. En hébreu, le nom de l’Artemisia absintium fut « Laa'nah » puis « Alua », mot désignant l’aloès et également une « chose maudite ou amère ». Précisons que dans le règne végétal, on distingue les amers toniques (petite centaurée, trèfle d’eau, houblon, houx, gentiane…), des excitants (sauge, romarin, lavande, menthe, petit-chêne, camomille et armoise dont l’absinthe…) et des cathartiques (aloès, rhubarbe et coloquinte…). Le fameux Élixir Raspail, comprenait de l’aloès, de l’angélique, de la myrrhe, de la cannelle, des clous de girofle, de la vanille, du camphre, de la noix de muscade ou du safran. L’Eau de Mélisse des Carmes recourt pour sa part à des sommités de mélisse, sauge, romarin, hysope et angélique ; à des semences de cardamome et d’anis vert ; à des baies de genièvre, ou à des zestes de citron… Ces deux boissons hygiéniques sont de parfum et de goût agréables et réputées toniques et roboratives.

Du rapport singulier de sœur Thérèse à l’amertume
Je cite très volontiers, comme philosophie de vie, cette strophe du poème À Marguerite d’Auguste Lacaussade (1815-1897) paru dans le recueil Les Automnales en 1876 :
L’abeille change en ambroisie
De l’absinthe les sucs amers ;
Change comme elle en poésie
L’âcre saveur de tes revers…


Il est effectivement recommandé pour échapper à la neurasthénie de ne pas s’appesantir sur ses échecs mais sœur Thérèse ne voit pas les choses ainsi. Prenons deux exemples dans Histoire d’une âme.

Elle se félicite au chapitre chapitre IV de ne s’être liée avec personne à l’école, ni à ses maîtresses ni aux autres élèves :
En voyant plusieurs élèves s'attacher particulièrement à l'une des maîtresses, je voulus les imiter, mais ne pus y réussir. Ô heureuse impuissance ! qu'elle m'a évité de grands maux ! Combien je remercie le Seigneur de ne m'avoir fait trouver qu'amertume dans les amitiés de la terre ! Avec un cœur comme le mien, je me serais laissé prendre et couper les ailes ; alors comment aurais-je pu «voler et me reposer » [Ps. LIV, 6] ?

Plus surprenant encore, elle se réjouit, au chapitre VII, d’évoquer plaisamment au ciel avec ses sœurs les souffrances de la fin tragique de leur père :
Je me rappelle qu'au mois de juin 1888, au moment où nous craignions pour lui une paralysie cérébrale, je surpris notre Maîtresse en lui disant : « Je souffre beaucoup, ma Mère, mais je le sens, je puis souffrir davantage encore. » Je ne pensais pas alors à l'épreuve qui nous attendait. Je ne savais pas que, le 12 février, un mois après ma prise d'habit, notre père vénéré s'abreuverait à un calice aussi amer !... […] Plus tard, dans les cieux, nous aimerons à nous entretenir de ces jours sombres de l'exil. Oui, les trois années du martyre de mon père me paraissent les plus aimables, les plus fructueuses de notre vie, je ne les échangerais pas pour les plus sublimes extases ; et mon cœur, en présence de ce trésor inestimable, s'écrie dans sa reconnaissance : « Soyez béni, mon Dieu, pour ces années de grâces que nous avons passées dans les maux. » [Ps. LXXXIX, 15].

L’absinthe, adjuvant aux visions des Carmélites d’exception ?
Thérèse d’Avila, patronne de sœur Thérèse, cultive le même paradoxe à l’égard de la souffrance. Elle recherche ardemment ce que le commun des mortels fuit : Ô plaisir ineffable que celui de souffrir en faisant la volonté de Dieu !. Son psychisme, exclusivement tendu vers ce qu’elle suppose être la volonté de Dieu, quête éperdument l’extase ou communion totale avec Dieu que les clercs nomment « transverbération ». À lire ses écrits, cette « transverbération » est abandon à l’ivresse spirituelle autant que possession corporelle par le divin père et époux. Faut-il dès lors nommer « visions » ce qu’elle ne cesse de décrire comme ressenti physique ?

Dans Ma vie, elle détaille sans fin quatre « états surnaturels » dans l’ascension spirituelle : « La Méditation, L’Oraison de quiétude, Le Sommeil des Puissances et L’Extase ». Dans le Château intérieur, elle décrit « sept demeures de l’âme » en quête de l’union solennelle avec le Créateur : des « humbles prières » au « mariage spirituel ». Au fil des pages, s’égrènent : douceurs, suavités, délices, plaisirs, dilatations et contentements de l’oraison lorsque celle-ci n’est pas frappée, en chemin, de sécheresse. D’aucuns estiment qu’il s’agit de châteaux en Espagne, d’autres sont sensibles à cette prose fleurie fleurant le marquis de Sade. Il est patent que cette ascèse à horizon d’extase n’a vite plus besoin d’adjuvant. Peut-on pour autant évoquer des « visions » lorsque celles-ci n’ont d’autre but que la fusion avec Dieu auquel les croyants refusent d’assigner une image ? Les visions ne commencent-elles pas plutôt avec le témoignage de Margaretha Ebner qui se disait « enceinte de Notre-Seigneur » et lui donnait volontiers « à téter » à condition qu’il « l’inonde de sa présence » mais lui refusait le sein lorsqu’elle n’accédait pas à l’extase ? Thérèse de Lisieux, en dépit d’une similaire quête d’extase à celle de sa patronne n’eut pas le « don de prophétie » comme le précise le cardinal Touchet en dépit de la pluie de roses (2) qu’il sait peut-être une trouvaille de ses sœurs ? À tout le moins, Dieu lui accorda une union mystique qui la mena de béatitude en plénitude.

Dans le Château intérieur, Thérèse d’Avila écrit à l’adresse de ses petites sœurs ou « filles carmélites » : Je ne parle pas de moi car je ne suis point tendre, et j’ai, au contraire, le cœur si dur que cela me cause quelquefois de la peine. Sa dureté n’empêche pas néanmoins que lorsque Dieu l’embrase de son amour, il ne distille comme un alambic…

J’ai porté sur ce site autrefois, la tribune : « Les hallucinations supposées de l’absinthe ou la multiplication des petits Salvador Dali… » dont je reprends ici un passage clé : Apéritif né de la macération et de la distillation de plantes toniques, l’absinthe est une boisson particulièrement revigorante. Son arôme réveille votre nez, ses teintes mêlées semblent réfraction de gemmes et sa fraîcheur surprend la langue avant que ne se déroule sur le palais, le somptueux bouquet d’anis complémentaires relevé par la pointe d’amertume de la plante absinthe, elle-même. À l’image de la vie, la Fée verte conjugue le doux et l’amer, le miel et le fiel. Sans emporter la bouche, elle captive pupilles et papilles et bientôt, vaso-dilatatrice, elle vous transforme, subrepticement. Déjà, votre buste se gonfle, vos poumons se souviennent de respirer, votre trachée-artère s’aère, votre appareil digestif se désencombre et vous… relevez la tête, ragaillardi. Vos chevilles quittent le sol, plus léger, vous prenez de la hauteur, et ce faisant, au-dessus de l’oiseuse mêlée, vous décryptez le monde en profondeur avec des yeux neufs. Il va sans dire que l’abus escamote ces effets positifs mais le rite précieux qui engage à redistiller patiemment dans le verre à pied, ce nectar des Dieux, via l’adjonction de cinq fois son volume d’eau et au travers d’une cuillère ajourée, engage naturellement à le consommer avec distinction et modération…

Achevons ce tour d’horizon ne prétendant pas répondre exhaustivement à toutes les questions soulevées par Yves et Samantha par une pirouette. En 1952, Gilbert Cesbron fait dire, à juste titre, à un des protagonistes de sa pièce de théâtre : Thérèse de Lisieux - Briser la statue : Thérèse, on dirait du sirop, et c'est du sang.

(1) et (2) : Panégyrique de la bienheureuse Thérèse de l’Enfant-Jésus prononcé dans la Cathédrale de Lisieux le 8 août 1923, Orléans, Imp. Paul Pigelet et Fils & Cie, 1923.

© Benoît NOËL



Propulsé par Invision Power Board (http://www.invisionboard.com)
© Invision Power Services (http://www.invisionpower.com)