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Version complète : Aleister Crowley : Absinthe & Cocaïne - Un recueil au titre en trompe l’œil
Forum du Musée Virtuel de l'Absinthe > LE MONDE DE L'ABSINTHE > La tribune de Benoît Noël
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Du sens moderne d’étoile
Le mage anglais Aleister Crowley (1875-1947) fut assez célèbre de son vivant pour inspirer le personnage principal du roman The Magician (1) de Somerset Maugham dès 1908 et le film homonyme tiré de ce roman par Rex Ingram et Michael Powell en 1926. Dominique Antonin, David Nathan-Maister et Matthieu Frécon partagent mon intérêt pour Aleister Crowley que j’ai souvent cité dans mes articles et livres sur l’absinthe, de la revue Stupéfiant ! La planète psychoactive (1999) à L’Abécédaire de l’Absinthe (2006). Mon essai L’Absinthe - Un mythe toujours (2000) s’ouvre sur une épigraphe extraite de The Diary of a Drug Fiend (1922) (2) : « On boit de l’alcool depuis la nuit des temps ; et on sait d’instinct que s’il est bon de rincer le cochon, il vaut mieux ne pas aller jusqu’à le noyer ». À vrai dire, Mathieu Frécon est bien plus spécialiste de Crowley que moi, doté d’un esprit peu porté à la métaphysique. Avec Serge Hutin, Charles Malompré, Robert Cousti, Christian Bouchet ou Claude Jousseaume, Matthieu Léon est avec son ami Philippe Pissier, un brillant traducteur de l’œuvre de Crowley dont Le Livre de la Loi, Béréshith ou Le scorpion édités par la société franco-suisse « Les Gouttelettes de Rosée » à partir de 1997.

À mon humble avis, Crowley a voulu trop embrasser et s’est un peu perdu de vue au fil des signes zodiacaux, de la magie blanche et noire, de la méditation transcendantale, de l’exploration des psychotropes, du bouddhisme, du yoga tantrique ou de l’hypnose ; la liste n’est pas close. Épris de symbolisme, il a le culte des signes hiéroglyphiques et tendance à confondre l’équilibre et l’égalité, la polygynie et la polyandrie, l’amour libre et l’amour soumis à la volonté ou plutôt à sa volonté. Plus grave, ses théories et personnages démontrent sempiternellement qu’un sage, un gourou, un prophète ne sauraient être que masculin et la femme : sorcière, agie par le diable, Messaline ou Mélusine. Certes, Crowley est touchant dans sa recherche obsessionnelle de la félicité, de l’extase et de la béatitude mais trop confit, en religion, à notre goût. N’empêche, sa proposition essentielle du Livre de la Loi : "Every man and every woman is a star" (AL I,3) vise juste même si les traducteurs français oscillent entre « Chaque homme et chaque femme est une étoile » ou « Chaque homme et chaque femme est une star ».

Il est difficile de méconnaître Aleister Crowley quand on est un adolescent cinéphile féru d’histoire de l’art. J’ai sous les yeux, un article du regretté Michel Cressole que j’ai découpé dans le journal Libération du 28 juillet 1987. À propos d’une rétrospective des films de Kenneth Anger au Festival d’Avignon, M. Cressole y décrit la fascination exercée par le mage réputé sataniste sur ce cinéaste d’avant-garde. Il cite la phrase susdite en écrivant : « Chaque homme et chaque femme est une star ». Michel Cressole me mène à la fameuse pochette de Sgt Pepper’s des Beatles sur laquelle figure discrètement Aleister Crowley puis au futur pandrogyne Genesis P. Orridge autre thuriféraire du mage parmi bien d’autres figures du rock parfois psychédélique. Mes études littéraires et en histoire de l’art m’amènent à Ernest Hemingway qui évoque fugitivement Crowley dans Paris est une fête (1964), à la peintresse Nina Hamnet qui le taxe de pratiquer la magie noire à la grande ire de l’intéressé dans Laughing Torso (3) ou à Man Ray qui décline à Montparnasse son offre de synergie entre la photographie et l’astrologie comme il le consigne dans son Autoportrait en 1963.


Aleister Crowley et l’absinthe

C’est pourquoi, alerté par un compte-rendu de Simon Liberati dans le magazine Les Inrockuptibles (4), j’ai commandé le recueil : Aleister Crowley : Absinthe & Cocaïne à mon libraire. Ce compte-rendu intitulé « Le diabolique » analyse cette compilation de textes de Crowley, édité par Max Chaleil et traduits par Frédéric Chaleil. À dire vrai, le titre de ce recueil annonce davantage qu’il ne tient. Passons sur l’absence de toute présentation de l’auteur et de toute contextualisation des textes ici réunis. Je ne boude pas mon plaisir de lire pour la première fois une traduction française de Absinthe - The Green Goddess, un texte de 1918 (5), que j’ai commandé vers 1999 aux USA suite à sa parution en plaquette (6). Las, ma mine pâlit bientôt, le texte est divisé en huit parties et il en manque ici, juste la moitié, sans que cela soit mentionné ou même soupçonné de Frédéric Chaleil. Citons un passage remarquable : « Certes, j’ai déjà beaucoup écrit pour rendre clairement une vanité pitoyable : se peut-il que l’opalescence de l’absinthe ait un lien occulte avec ce mystère de l’arc-en-ciel ? Car, sans doute, un verre insinue indéfinissablement et subtilement le buveur dans la chambre secrète de la Beauté, attise ses pensées jusqu’à l’extase, ajuste son point de vue à celui de l’artiste, au moins dans la mesure où il est capable de tisser pour sa seule fantaisie une robe de gala à l’étoffe aussi colorée que l’âme d’Aphrodite ». Sans doute, ce développement est-il à rapporter de cet autre, extrait de Diary of a Drug Fiend, et cité plus amplement par mon frère (in real life, pas en religion) Dominique Antonin aka Noël) dans son précieux spicilège consacré à la cocaïne : Un peu d’encre sur la neige (7). Après avoir découvert la fée verte à l’Absinthe House de la Nouvelle-Orléans, Aleister Crowley se livre à un dithyrambe de son expérience de communion sexuelle sous cocaïne. Toutefois, elle a un coût monétaire et il lui faut retourner plus souvent que prévu au bureau de change montmartrois échanger des livres sterling contre des francs. « Je pensais qu’un millier de livres suffiraient à peindre Paris de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ; mais à la fin de la semaine les mille livres s’étaient envolées, suivies de mille autres que j’avais obtenues en câblant à Londres ».

On ne retrouvera pour ainsi dire plus l’absinthe dans ce volume mais il n’eût pas été inutile de signaler qu’elle est pourtant largement citée dans la Légende de l'Absinthe, article paru dans le journal The International en octobre 1917 sous le pseudonyme de Jeanne la Goulue, dans la nouvelle Suffer the Little Children également de 1917 puis dans The Confessions of Aleister Crowley de 1929. Dans une de celles-ci (Conf., 776), Crowley précise même que Absinthe - The Green Goddess est son meilleur essai et Suffer the Little Children, sa meilleure nouvelle. Une paille !


Aleister Crowley et la cocaïne

Le second texte justifiant le titre de ce recueil s’intitule tout simplement : Cocaïne. Il est paru en octobre 1917 dans The International. Maldoror Press en avait donné une première traduction française en 1996. Il manque au recueil de Max Chaleil, l’avertissement au lecteur signé par le rédacteur en chef du journal que nous reproduisons ci-après et la mention, en lettres capitales, que ce texte, fut rédigé à « New York City, Amérique ». Donnons donc cet avertissement : « Nous sommes en désaccord sur certains points avec notre collaborateur, mais nous considérons néanmoins cet article comme l’une des plus importantes études sur les effets délétères d’une drogue qui, selon des statistiques de la police, commence à constituer une menace sérieuse pour notre jeunesse ».

Puis au petit jeu de la littérature comparée : donnons la première phrase de Cocaïne dans la traduction Maldoror puis dans celle de Frédéric Chaleil.

« De toutes les grâces qui se regroupent autour du trône de Vénus, la plus timide et la plus insaisissable est cette vierge que les mortels nomment Béatitude ».

« De toutes les grâces réunies autour du trône de Vénus, la plus timide et la plus insaisissable est cette vierge que les mortels appellent le Bonheur ».

Au sujet de la cocaïne, je ne résiste pas à la tentation de citer ce joli passage de Diary of a Drug Fiend lorsque l’alpiniste que fut aussi Crowley s’exclame avoir plus de plaisir à contempler « une petite montagne de neige » de cocaïne que « le mont Blanc ».

On trouve ensuite en ce recueil des textes sur les femmes blondes et brunes, la comédienne Eva Tanguay, l’art du Haïku, des portraits de vampires ou plutôt de vamps et une excellente réflexion sur le cinéma d’auteur ou pas. À propos de septième art, signalons que le film The Magician de Rex Ingram, cité plus haut, fut tourné aux Studios de la Victorine à Nice et bénéficia des contributions d’Alice Terry, Paul Wegener, Firmin Gémier ou du jeune danseur Serge Lifar. Par ailleurs, un moyen métrage documentaire de Curtis Harrington porte le titre de The Wormwood Star (L’Étoile Absinthe). Il dresse, en 1955, le portrait de l’artiste Marjorie Cameron dont l’œuvre est empreinte des influences d’Aleister Crowley et de Kenneth Anger. Quant à Crowley lui-même, Marco Pasi a éclairé plus récemment son œuvre de peintre (8) essentiellement connue par deux photographies prises en 1964 par Jacques Mousseau en Sicile pour la revue Planète. Enfin, pour compléter le dossier Crowley et l’absinthe, relevons que si la nouvelle d’Aleister Crowley L'Epreuve d'Ida Pendragon (9) traduite par Philippe Pissier et éditée dans l’anthologie Rêves d'Absinthe dirigée par Philippe Martin (10) en 2001 ne comprend pas le mot « absinthe », on y trouve toutefois cette heureuse formule : « L’amour est mon pôle d’équilibre ».
© Benoît NOËL

(1) Paris, Les Éditions de France, 1938.
(2) Journal d'un drogué - Voyage au pays de Cocaïne, Nancy, Le camion noir, 2011.
(3) London, Constable & Co Ltd, 1932. Crowley intenta sans succès un procès à Hamnet. Voir « ‘Black Magic’ Libel Action », journal Manchester Guardian, 13 avril 1934.
(4) Du 31 octobre 2018.
(5) Texte paru (ou pas selon David Nathan-Maister) dans le journal new yorkais The International en février 1918.
(6) Éditée par Contra Thought - Holmes Publishing Group, Edmonds (Washington), 1995.
(7) Paris, Éditions du Lézard, 1997.
(8) Peintures inconnues d'Aleister Crowley - La collection de Palerme, Paris, Arché, 2008.
(9) Parue sous le pseudonyme de Martial Nay dans la revue londonienne The Equinox en 1911.
(10) Paris, Éditions L'Œil du Sphinx, 2001

Marc
Citation
Las, ma mine pâlit bientôt, le texte est divisé en huit parties et il en manque ici, juste la moitié

Pourtant The Green Goddess n'est déjà pas un texte super long à la base (17 pages) et il en coupe la moitié ?
Artemus
Aleister Crowley avait trouvé un bon endroit pour goûter la Fée Verte pour la première fois.
La Nouvelle-Orléans est un endroit un peu "magique".
Exemple : cette chanson du début des années 70


Par contre, la cocaïne est moins subtile, comme le dit J.J. Cale à la fin des années 70 :
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