Afin que le distillateur Matthieu Frécon me pardonne les quelques réserves exprimées quant à la personnalité et à l’œuvre d’Aleister Crowley dans ma précédente chronique : « Aleister Crowley : Absinthe & Cocaïne - Un recueil au titre en trompe l’œil », j’ai pris le temps de creuser un thème lui étant cher.

Une large part de l’aura de l’absinthe apéritive tient à l’antique réputation de l’Artemisia absinthium de restaurer la flore intestinale des peintres, sculpteurs et maîtres-verriers. L’absinthe a donc maille à partir avec Saturne, le plomb et la mélancolie. De plus, en protégeant les coloniaux de la fièvre-quarte, dite encore « malaria » ou « paludisme », la feuille d’Artemisia absinthium ajoutée au thé et l’absinthe apéritive les ont prémuni contre une autre forme de dépression.

Si l’Artemisia absinthium entre ainsi dans la composition d’un miel propre à chasser le fiel, elle tend, comme l’absinthe liquide, vers deux pôles plus secrets : la cendre et l’encens. Buisson ardent, vert-bleu précisément à reflets cendrés, l’Artemisia absinthium est la plante vivace ou phénix par excellence. Nous verrons qu’une de ses deux patronnes, Artemise de Carie, boit une une infusion d'absinthe miellée et saupoudrée des cendres de son cher mari. Nous avons observé que certains ascètes, moines et saints mêlent des débris de feuilles d’absinthe et de cendres à leurs aliments en guise de mortification. En alchimie la cendre est consécutive à l’albedo ou « œuvre au blanc » et à la « terre blanche foliée », c’est-à-dire issue de la combustion des impuretés. La cendre est le « corps incorruptible », symbole de la connaissance de soi. Jean-Yves Royer, auteur de l’excellent livre : Un alambic au pied de la Montagne - Des droguistes de Lure aux distillateurs de Forcalquier (Distilleries et Domaines de Provence, 1998) me disait en 2008 : - En raison de l’âcreté commune à l’encens et à l’armoise absinthe, enfant de chœur, j’appelais de la même façon en occitan -Eisens- l’encens et l’absinthe. De fait, si les volutes de l’anéthol dans le verre d’absinthe sont à rapprocher du déploiement de la pensée, n’évoquent-elles pas également l’élévation spatiale de l’encens, cette résine oliban aromatique, tenue pour sacrée ? En ce sens, l’Artemisia absinthium et l’absinthe liquide sont bien à mi-chemin ou à la croisée des chemins des définitions de la cendre et de l’encens.

Cela n’est rien encore, les cendres peuvent aussi révéler la perverse coloration de la liqueur absinthe :
Alphonse Chevallier : L’absinthe, Le Moniteur des denrées indigènes et coloniales, Paris, 1853.
L'absinthe est préparée avec les sommités d'absinthe, le calamus aromaticus, la badiane, la racine d'Angélique et l'alcool. On la colore en vert avec les feuilles ou le suc d'ache, les épinards, les orties, le génépi des Alpes, toutes substances qui ne sont pas nuisibles à la santé. M. Derheims a signalé de l'absinthe colorée par du sulfate de cuivre. Cette sophistication, qui pourrait devenir préjudiciable à la santé, se reconnaîtra en évaporant une certaine quantité de la liqueur suspecte en consistance d'extrait, puis incinérant l'extrait. La solution acide de ces cendres prendra, si elle contient du sulfate de cuivre, une couleur bleu foncé par l'ammoniaque, précipitera en brun marron par le cyanure jaune, en noir, par l'hydrogène sulfuré; une lame de fer bien décapée et plongée dans la liqueur préalablement acidulée se recouvrira d'une couche de cuivre métallique ; le chlorure de baryum y produira un précipité blanc, insoluble dans l'acide nitrique ; ce précipité, lavé, séché, puis calciné avec du charbon en poudre, donnera une masse charbonneuse dont la solution aqueuse dégagera de l'hydrogène sulfuré par le contact d'un acide

Les prémisses grecques de la distillation semblent avoir été affinées par la science arabe puis par l’École de Salerne vers 1150. Frère Basile Valentin (« Le Roi puissant ») qu’il ait existé ou pas, qu’il soit un ou plusieurs auteurs, évoque vers 1600 une métamorphose ou transmutation glorieuse de la cendre pour produire du verre, matière dont seront faits nombre d’alambics, après l’argile et avant le cuivre. Il va sans dire que seul le verre possédait la propriété miraculeuse de laisser voir le travail de la distillation dans l’alambic et par la même de la mener d’une manière optimale.

Frère Basile Valentin de l'ordre de saint Benoît : Les douze clefs de la philosophie, (1600), ici traduites par Eugène Canseliet, Paris, Les Éditions de Minuit, 1956.
Quand, par le feu, la cendre et le sable sont parfaitement préparés et purgés, alors le verrier fabrique le verre qui ensuite résiste toujours au feu et qui, en outre, de couleur semblable à la pierre précieuse, n’est plus reconnu pour de la cendre.

Le Vas mirabile, entendez le « vase merveilleux » ou vaisseau contenant l’eau à distiller est encore dit « matras » et même « œuf philosophal ». La « dive bouteille » de François Rabelais ou les fûts des maîtres de chai rappelleront son aspect sphérique. Le « Doctor Mirabilis » Roger Bacon ou le pseudo Roger Bacon dans son « Miroir d'Alchimie » (Speculum Alchemiæ) précise : Le vaisseau doit être rond avec un petit col. Il doit être en verre, ou en terre aussi résistante que le verre ; on en fermera hermétiquement l'orifice avec un couvercle et du bitume. Par ce petit col, l’esprit des eaux ira se condenser dans le chapiteau ou « chape » jusqu’à se réduire en vapeurs. Ainsi, via l’athanor, fourneau ou rétorte et cornue rapellera Fulcanelli dans ses Demeures Philosophales : Tu sépareras la terre du feu, le subtil de l'épais, doucement, avec grande industrie car : Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. Du reste, Basile Valentin, expert à disséquer « l’anatomie des herbes » et à les distiller pour en extraire « sel et quintessence » observait déjà que ce faisant, l’homme imite la nature ou « l’esprit universel qui descend des espaces célestes au printemps et y remonte en automne », c’est-à-dire pas moins que le cycle des saisons et le circuit puissant de la rosée, de la sève et de la pluie.

Georges Bernanos et Jacques Chardonne proposent des sens figurés de la distillation évoquant furieusement les âmes sensibles et autres écorchés-vifs épris d’absinthe liquide : Voici l'heure du poète qui distillait la vie dans son cœur, pour en extraire l'essence secrète, embaumée, empoisonnée (Sous le Soleil de Satan, Paris, Plon, 1926). Mais il existe un autre amour qui a besoin de la présence continue, de la personne tout entière, et qui s'approfondit par la durée [...] Il n'est pas cristallisation, mais distillation, lente élaboration d'essences précieuses. (Attachements - Chronique privée, Paris Stock, 1943).

Prêtons l’oreille à trois autres plumes éclairées :
Jeanne La Goulue (Aleister Crowley) : La légende de l'absinthe, article paru dans le journal new yorkais The International en octobre 1917.
Le dictame peut désigner la plante : dictame de Crète, un remarquable vulnéraire et au sens poétique : un baume de l’âme.
Apollon qui pleurait le trépas d'Hyacinthe / Ne voulait pas céder la victoire à la mort / Il fallait que son âme, adepte de l'essor / Trouvât pour la beauté une alchimie plus sainte / Donc de sa main céleste, il épuise, il éreinte / Les dons les plus subtils de la divine Flore / Leurs corps brisés soupirent une exhalaison d'or / Dont il nous recueillait une goutte d'absinthe ! / Aux cavernes blotties, aux palais pétillants / Par un, par deux, buvez ce breuvage d'aimant ! / Car c'est un sortilège, supérieur à la dictame. / Ce vin d'opale pâle supprime la misère, / Ouvre de la beauté l'intime sanctuaire / Ensorcelle mon cœur, subjugue mon âme !

Ernest Hemingway : L’étrange contrée (The Strange Country), nouvelle rédigée vers 1945, publiée en 1987 en Amérique et traduite par Pierre Guglielmina dans le recueil Le chaud et le froid pour Gallimard en 1995.
L’absinthe était là et de l’eau, que Roger avait versée d’un pichet, coulait depuis les soucoupes de glace pilée posées sur les verres dans la liqueur jaune clair, la transformant en une opalescence laiteuse. « Essaie ça, dit Roger quand la teinte fut suffisamment nébuleuse. - C’est très étrange, dit la fille. Ça chauffe dans l’estomac. Ça a un goût de médicament. - C’est un médicament. Un médicament sacrément puissant. […] Il commençait à sentir la chaleur d'un fourneau d'alchimiste le démanger au fond de l'estomac.

Raymond Queneau : Le vol d'Icare, Paris, Gallimard, 1968.
Vous posez la cuillère sur le verre dans lequel repose déjà l’absinthe, puis vous mettez un caillou de sucre sur ladite cuillère dont vous n’avez pas été sans remarquer la forme singulière. Puis vous versez de l’eau très lentement sur le caillou de sucre, lequel se met à fondre et goutte à goutte, une pluie fécondante et saccharifère tombe dans l’élixir qu’il rend nuageux. Vous reversez à nouveau de l’eau, qui perle, qui perle, et ainsi de suite jusqu’à ce que le sucre soit fondu et que l’élixir n’acquière pas une consistance trop aqueuse. Regardez, mon jeune ami, l’opération s’effectuer en une inconcevable alchimie….

Le mot « alambic » apparaît vers 1265, provient de l'espagnol « alambique » lequel dérive de l'arabe « al-ambîq » et du grec «ambix» signifiant « vase ». Alcohol apparaît vers 1586, provient du latin alchimique (tout produit -poudre, liquide- issu d'une purification ou d'une distillation maxima et dérive de l'arabe : « Al-Khol », c’est-à-dire de Al : « le » et « Khol » : la chose subtile ou l’antimoine pulvérisé. Basile Valentin passe justement pour avoir approfondi la connaissance occidentale de l’antimoine.

Frère Basile Valentin religieux de l'ordre de saint Benoît : Le char triomphal de l’antimoine (1604), ici traduit de l’allemand par François Sauvin, l’an 1646 puis édité à Paris, par la maison Retz, en 1977.
Et de même que nous trouvons toutes les couleurs des pierreries et des métaux dans l'antimoine, il contient aussi toutes les vertus médicinales ; lesquelles sont en si grand nombre, aussi bien que les couleurs dans l'antimoine, qu'il est impossible à l'homme de les pouvoir toutes connaître par le moyen de ses travaux. Quelquefois, l'antimoine se résout par distillation en une liqueur aigre, de même que du vinaigre. D'autres fois, il se réduit en une matière rouge et transparente, douce et agréable, comme du miel et du sucre. Quelquefois aussi, il acquiert une amertume aussi puissante que celle de l'absinthe ; et, dans d'autres temps, on le réduit en une matière âcre et piquante comme de l'huile de sel. De sorte qu'il change ses qualités et ses vertus selon les préparations qu'on lui donne. Car parfois il se change en une montagne olympique par le moyen de la sublimation, de même qu'une aigle volante, rouge, jaune et blanche. Etant distillé par descensum, il donne aussi ses couleurs différentes, de même que par la réverbération, laquelle le réduit en un métal semblable au plomb.

Le sel d’absynthe ou absinthe est très présent dans la médecine alchimique.
John Allen, Médecin Anglois : Abrégé de toute la médecine pratique, Paris, Pierre-Michel Huart, 1741.
La base sur laquelle on doit établir la cure du mal hypocondriaque & du Scorbut, est un vomitif donné en assez forte dose ; les forts purgatifs au contraire sont préjudiciables & il est beaucoup mieux de n’user que de simples laxatifs ; car le ventre doit toujours être libre. […] Le vinaigre est nuisible mais il n’en est pas de même des sucs acides tirez des végétaux & des fruits. Le lait & tous les laitages sont très bons dans le Scorbut, après les évacuations générales, pourvu que l’estomac soit encore en état d’en faire la digestion. Il faut s’abstenir des remèdes mercuriels, de peur d’exciter la salivation ; les antimoniaux sont préférables. […] Toutes les préparations de Mars, conviennent dans ce traitement, quand on a fait précéder les digestifs & les vomitifs ; comme par exemple, le sel digestif hypochondriaque, c’est-à-dire, la tête morte de l’esprit de l’esprit de sel armoniac faite par solution & cristallisation ; le tartre vitriolé, le sel d’absinthe, la poudre hyfterique, l’antihectique de Poterius, le bezoard mineral, l’élixir de propriété…

On se souvient comment l’absinthe apéritive a vu le jour dans l’enclos alchimique de la cour de l’Hôtel de l’Aigle Noire de Couvet. Sinon, que le lecteur intéressé se reporte à la chronique antérieure : « Pierre Ordinaire, Suzanne-Marguerite Henriod et Henri-Louis Pernod dans l’enclos alchimique de l’Hôtel de L’Aigle noire ». Les buveurs d’absinthe ont toujours proclamé être avant tout des buveurs d’eau puisqu’ils allongent avec celle-ci cinq fois le volume d’absinthe comme le font aujourd’hui les buveurs raisonnables de pastis. Pour les alchimistes, l’eau est la solution primordiale et essentielle. Comprenez aussi la solution au problème éventuel mais quant au sucre, le bonhomme Alphonse Allais exagère-t-il en l’assimilant à une petite pierre philosophale ?

Alphonse Allais : Absinthes, nouvelle parue dans le journal Le Chat Noir du 25 juillet 1885.
Cinq heures…
Sale temps… gris… D’un sale gris mélancolieux en diable.
- Garçon… une absinthe au sucre ! Amusant, ce morceau de sucre qui fond tout doucement sur la petite grille… Histoire de la goutte qui creuse le granit. […]
Quand serons morts, nous irons comme ça… atome à atome… molécule à molécule… dissous… délités, rendus au Grand Tout par la gracieuse intervention des végétaux et des vers de terre. […]
Victor Hugo et Anatole Beaucanard égaux devant l’asticot… […] C’est bon, l’absinthe… pas la première gorgée, mais après. C’est bon.
Six heures… Tout doucement, les boulevards s’animent… À la bonne heure, les femmes maintenant !
Plus jolies que tout à l’heure… et plus élégantes ! […]
C’est à peine si elles me regardent… moi qui les aime tant ! […]
- Garçon une absinthe pure, ayez donc pas peur d'en mettre…

La pierre philosophale est notamment symbole de la résolution des contraires chère à André Breton…
Benoît Noël