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Forum du Musée Virtuel de l'Absinthe _ La tribune de Benoît Noël _ Tous à la recherche du Paul Verlaine de Cesare Bacchi

Écrit par : Marc Nov 23 2011, 09:02 PM

Tous à la recherche du Paul Verlaine de Cesare Bacchi
© Benoît NOËL

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J’ai autrefois lancé un appel sur un site spécialisé en histoire de l’art pour retrouver des tableaux du peintre Roger Jourdain. Cette initiative m’a permis d’entrer en contact avec de nombreuses personnes intéressantes. Je renouvelle aujourd’hui l’expérience avec Cesare Bacchi (1881-1971) sur ce site notamment dans l’espoir de retrouver son magnifique tableau, aujourd’hui non localisé : Paul Verlaine, Médaille d’Or au Salon des Artistes Français de 1938.

Joli ténor, Cesare, né à Bologne le 24 novembre 1881, jouait de la mandoline. Sa marraine, la « Gargano », se fit une réputation en chantant Lucie de Lammermoor de Gaetano Donizetti. Dix-huitième et dernier enfant d’Angiolina (Ferri) et d’Aristide Bacchi, droguistes à Parme puis épiciers à Bologne, Cesare vit certains de ses frères émigrer au Brésil. Alcibiade notamment y devint exportateur de café vers l’Italie. Élève du Collegio Venturoli de Bologne pour l’enseignement des Beaux-Arts, à partir de 1902, Cesare se forme auprès du peintre Alfredo Savini (1868–1924). Il semble qu’il brosse vers 1905 des portraits de Fregoli, le célèbre transformiste.

Arrivé à Paris ou plutôt à Montparnasse – quartier auquel il sera fidèle sa vie durant - en 1906, Cesare se marie deux ans après avec Francine Charpentier, fille du sculpteur Félix Charpentier (1858-1924) (1). Le couple a bientôt un fils, Félix junior. Parisien, Cesare a pour second maître, Paul Gervais (1859-1936), spécialisé dans les nus féminins graciles. Au Salon des Artistes Français de 1910, Improvisation décroche une Médaille de 3e Classe. On y admire une chanteuse d’opéra nue vocalisant près d’un piano et d’une sculpture de Félix Charpentier. En 1916, il rejoint le 34e Régiment d’Infanterie italien en tant que « dessinateur mécanicien ». En 1917, il envoie de nombreuses lettres à sa famille de Mondovi.

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Cesare et Francine se séparent en 1919. Cesare s’établit avec Tanette Müller-Otis, 9, rue Morère (Paris XIVe). Tanette est descendante d’Elisha Graves Otis, l’inventeur bostonien des ascenseurs homonymes. Née à Stieffiabing (Suisse alémanique), élevée à Thun et à Berne, Tanette est élève pour le piano de Moritz Moszkowski et pour les Beaux-Arts de Cesare Bacchi. Cesare et Tanette passent l’été 1920 à Villerville (Calvados), station balnéaire proche de celle de Villers-sur-Mer où Blanche Otis – la maman de Tanette - possède une villa. En 1921, Cesare montre au Salon un Portrait de Mlle Tanette Otis, artiste-peintre. Conseillé par Ubaldo Triaca, ingénieur royaliste qui se révèlera un farouche anti-fasciste, Cesare entre à la Grande Loge de France, le 20 mars 1922. Il y sera élu maître, le 12 novembre 1923. Les Sources taries du Salon de 1923 mettent en scène un pauvre homme désolé près de la dépouille de sa femme qui ne pourra plus allaiter ses enfants, et Inquiétude ! en 1926, un modèle féminin d’un sculpteur qui scrute subrepticement la nuit son effigie en glaise avant de se recoucher. En octobre de la même année, il participe au Salon du Franc, organisé sous l’égide de la S.A.F et la présidence de Rolf de Maré (le fondateur des Ballets suédois), par les artistes étrangers installés en France pour soutenir le franc défaillant. Avec Jules Pascin, Frederick-Carl Frieseke, Adolph Gottlieb, Frans Masereel, Foujita, Nils Dardel, Juan Gris ou Louis Marcoussis, Cesare Bacchi participe à une vente aux enchères au Musée Galliera avantageuse pour l’État. Son implication personnelle lui vaut une lettre de félicitations du Maréchal Joffre.

En 1927, Cesare et Tanette s’installent à Nice où ils assistent impuissants, le 14 septembre, au décès d’Isadora Duncan, étranglée comme on sait par son écharpe prise dans les roues de sa Bugatti rouge-sang juste devant la villa qu’ils louent. L’accident ne remet toutefois pas en cause l’amour de Cesare pour les grosses cylindrées. N’est-il pas l’ami intime du champion de courses automobiles, Ernst Friedrich dont il a notamment fait le portrait en 1925 ? Et déjà, une gazette niçoise s’émerveille que le maître Cesare Bacchi joigne Paris à Nice avec toujours plus de célérité, au volant de ses bolides. Cesare et Tanette Müller-Otis se marient le 11 avril 1928 et font construire villa et atelier à l’angle du 2, vieux chemin de la Californie et du 1, route de Marseille…

Aux Salons de 1929, 1930 et 1938, trois grands portraits ambitieux de Frantz Schubert, Charles Baudelaire et Paul Verlaine vont marquer l’apogée de l’artiste en pleine possession de ses moyens. Des collectionneurs internationaux se battront pour acquérir le Schubert. Le Baudelaire propose audacieusement un portrait de Jeanne Duval, connue seulement par les dessins de Charles Baudelaire et une huile sur toile d’Édouard Manet. Le Verlaine sera demandé pour des expositions en Belgique, en Angleterre et aux Etats-Unis au point qu’on perde donc sa trace et qu’on ignore sa localisation actuelle, ce qui ne va pas sans désespérer quelques artémisophiles.

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En janvier 1945, Cesare Bacchi reçoit cette lettre significative d’un admirateur du poète :
Pierre Marchal 6 place Courtine Remiremont (Vosges)
Le 7 janvier 1945, Mon cher Maître
C’est ce soir le cinquantenaire de la mort du pauvre Lélian [Verlaine – Note de BN] , dont vous avez exposé un portrait au Salon, qui est parmi les plus beaux de cette exposition. Vous avez si bien évoqué cet ange déchu, dont les vers devaient chanter dans votre tête lorsque vous composiez cette magnifique évocation.
J’aime aussi beaucoup Verlaine – ce poète qui allait de l’abandon à la sagesse – ce Maître sans lequel nous n’eûmes peut-être pas Rimbaud.
Et c’est tout votre amour pour ce grand poète que j’ai deviné dans votre œuvre. À travers les vapeurs de l’absinthe on voit se lever l’auréole de la gloire.
En souvenir de votre magnifique tableau du Salon, et de tout cet amour que vous portez à ce pauvre Lélian, voudriez-vous être assez aimable pour m’accorder un autographe que je me permets de vous demander instamment ?
Espérant que vous voudrez bien m’accorder cette satisfaction, je vous en remercie de tout cœur, et je vous prie d’agréer, mon cher Maître, avec l’assurance de toute mon admiration, l’expression de mes sentiments les plus hautement respectueux.
Pierre Marchal


Le Verlaine est notamment reproduit dans le journal Beaux-Arts, le 13 mai et la revue L'Illustration, le 14 mai 1938. Léon Salles en grave une eau-forte, réputée tirée à 250 exemplaires dans l’espoir, semble-t-il d’illustrer, dans un second temps, une édition de Fêtes galantes. L’éditeur Vizzavona commercialise de son côté des cartes postales puis un certain Roseman reproduit le tableau à plus grande échelle. Enfin, les archives familiales de la famille Bacchi comprennent une carte postale de Paul Verlaine par Otto qui semble avoir servi d’aide mémoire à Cesare pour affiner son portrait.

Cesare Bacchi est donc récompensé, en mai, pour son Verlaine, d’une médaille d’or au Salon des Artistes Français de 1938 et comme un bonheur ne vient jamais seul, sa fille Évelyne voit le jour le 23 septembre. Elle sera peintre (Évelyne Bacchi-Otis) tout comme sa propre fille Floria Rosimiro-Otis.

En 1940, Cesare forme le projet avec le bibliophile Pierre Borel d’une toile d’hommage à Guy de Maupassant, dite « Maupassant et l’amour ». En 1944, Cesare et Tanette placent Évelyne et sa gouvernante Jeanne Testud à la Tour-sur-Tisné puis à Villars-sur-Var, villages des Alpes-Maritimes. Leur belle villa étant occupée par les Allemands, ils semblent se réfugier dans une location, 24, avenue Gattamua. Le 23 octobre 1944, la Grande Loge de France décerne à Cesare, un certificat de « bon et loyal maçon, maintenu dans ses grades et qualités »…

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En 1945, Cesare de retour dans sa villa, photographie de chez lui, les colonnes d’Italiens rentrant à pied chez eux. Hélas, ce retour sera de courte durée. Vers 1947, les Bacchi sont expropriés en vue de la création de la voie rapide longeant la côte. Ils se résolvent, la mort dans l’âme, à regagner la rue Morère (Paris) et son atelier glacial. Évelyne y débute une scolarité « normale » et par la suite, les vacances familiales seront davantage bretonnes que niçoises. Dans la capitale, Cesare expose dans les galeries Clos (Palais-Royal), ou Rosenthal (57, boulevard Haussmann). Il gare sa Bugatti dans un garage appartenant à Jean Gabin. Si son grand ami, le peintre Fernand Sabatté est malheureusement décédé en 1940, il fréquente le jeune Georges Cheyssial (1907-1997) qui parrainera Évelyne au Salon des Artistes Français. On lui réclame sans cesse sa marque de fabrique, c’est-à-dire des nus transis (Frileuse) ou dorés par la lumière solaire (Joyeux modèles). Il a le bonheur de vivre longtemps en bonne santé, d’exposer jusqu’à la fin et notamment à l’Hôtel Carlton sur la croisette cannoise en 1965 puis aux Madden Galleries de Londres (Grosvnor Square) en 1966. L’année suivante, il signe un remarquable portrait de son gendre, le chanteur d’opéra, Del Primo Rosimiro. Cesare Bacchi décède chez lui, entouré des siens, le 6 juin 1971.

© Benoît NOËL (Merci à la famille Bacchi pour la mise à disposition de ses archives).

(1) Voir Éliane Aujard-Catot et Guillaume Peigné : Félix Charpentier, catalogue d’exposition du Musée Louis Volland – Avignon, 2005 et Benoît Noël, Frédéric Dombre et Christiane Tatham : Saint-Céneri le Gérei – Barbizon des Alpes mancelles, Sainte-Marguerite des Loges, B.V.R, 2010.
(2) Voir Marie-Claude Delahaye et Benoît Noël : Absinthe - muse des peintres, Paris, Éditions de l'Amateur, 1999.

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