Pourquoi l'absinthe a-t'elle été interdite?
Qu'était l'absinthisme?

L'absinthe fut dans les premiers temps assez chère, et surtout une boisson de la bourgeoisie. Cependant, à partir de la seconde
moitié du 19ème siècle, son
prix se réduisit graduellement, à cause des économies d'échelle, et parce que la plupart des
fabricants commencèrent à utiliser comme base de l'alcool de betteraves ou de grain bien plus bon marché que l'alcool de raisin.
En même temps, le nombre de marques explosa littéralement, et beaucoup de ces nouveaux producteurs visaient le bas du
marché.

Au même moment, l'industrie du vin était en crise à cause de l'oïdium (une sorte de moisissure due à un champignon), arrivé en
1854, et de la phylloxera, arrivée en 1861 (une infestation par un petit insecte mangeant les racines des vignes, fatale pour ces
dernières). Le vignoble français dut être replanté quasiment dans sa totalité, un processus qui prit des dizaines d'années et
résulta en une pénurie de vin qui fit monter son prix.

La combinaison de ces facteurs fit que l'absinthe devint de plus en plus populaire dans toutes les classes de la société française,
et commença à se profiler comme l'alternative moins chère (et plus alcoolique) au vin, même dans les classes ouvrières. Ce
succès fut par contre ultérieurement aussi la cause principale de sa ruine.

Quand la production de vin commença à reprendre dans les dernières décennies du 19ème siècle, les producteurs de vin
cherchèrent à reprendre les parts de marché qu'ils avaient perdu, et ayant le bras long, commencèrent une campagne visant à
interdire les produits qu'ils disaient "contre nature", tel que l'absinthe.

Dans les années 1860, apparièrent les premiers soucis quant à la nocivité de l'abus d'absinthe. La consommation régulière
d'absinthe fut accusée de causer un syndrome particulier, appelé
absinthisme, caractérisé par une dépendance, de
l'hypernervosité, des crises d'épilepsie et des hallucinations. Ceci fut décrit en premier dans une série d'articles par le
Docteur
Valentin Magnan, le médecin en chef de l'asile de Sainte Anne à Paris.

Magnan écrivit :

"Dans l'absinthisme, le délire hallucinatoire est des plus actifs, des plus terrifiants, provoquant parfois des réactions d'une nature
extrêmement violente et dangereuse. Un syndrome plus grave accompagne ces symptômes: tout d'un coup, l'absinthique s'écrie,
devient blême, perd conscience et tombe; ses traits se contractent, la mâchoire se serre, les pupilles se dilatent, les yeux se
retournent, les membres deviennent raides, un jet d'urine s'échappe, et des gaz et des défécations sont brutalement expulsés.
En quelques instants le visage se tord, des spasmes secouent les membres, les yeux se convulsent, la mâchoires grince et la
langue projetée entre les dents se fait mâcher; la salive mêlée au sang couvre les lèvres, le visage rougit, tourne au mauve et
gonfle, les yeux pleins de larmes sortent des orbites, la respiration se fait bruyante.
Puis les mouvements cessent, le corps entier se relâche, le sphincter se relâche et les évacuations salissent l'homme malade.
Soudain il lève la tête et lance un regard hébété autour de lui. Il recouvre l'usage de ses sens, mais ne se souvient alors plus de
rien."

La recherche de Magnan était défectueuse. Ses expériences soumettaient de petits animaux à des quantités énormes d'essence
pure de grande absinthe, plutôt qu'à de l'absinthe commerciale, bien moins riche en essence pure, profitant du fait qu'en français,
le même mot est utilisé pour nommer la plante et la boisson ; ceci permettrait aussi aux prohibitionnistes de citer directement ces
travaux pour avancer leur cause.

Un Anglais sceptique écrivit en
1869, dans la revue médicale "The Lancet", comment "la question de savoir si l'absinthe
exerce une action qui va au-delà des seuls effets de l'alcool fut déterrée par quelques expériences des messieurs Magnan et
Bouchereau en France"
.

Les expériences plaçaient des cobayes dans des bocaux en verre étanches, certains avec une assiette d'essence d'absinthe pure,
d'autres avec une assiette remplie d'alcool pur. Les animaux qui respiraient les vapeurs d'essence d'absinthe furent en proie à
des "convulsions épileptiques", ceux exposés à l'alcool devinrent seulement ivres.

Le correspondant du Lancet continua:

"Sur base de ces expériences, on nous demande de conclure que les effets de l'abus d'absinthe seraient différents de ceux de
l'intempérance alcoolique ordinaire. Ce n'est pas la première fois que l'on nous sert une discussion sur le sujet, et que l'on nous
demande de juger de l'insuffisance des arguments apportés pour prouver que l'absinthisme que l'on voit dans le monde parisien
est de nature différente de l'alcoolisme chronique. Nous n'avons jamais exclu que l'on ne puisse en fin de compte découvrir une
différence, mais nous maintenons que jusqu'ici, aucun symptôme d'absinthisme n'ait été décrit qui ne puisse être trouvé dans
beaucoup de victimes d'un simple excès d'alcool."

Il continua de remarquer que l'insomnie, les tremblements, les hallucinations, la paralysie et les convulsions identifiées par
Magnan comme typique de l'absinthisme étaient tous des symptômes observés chez des alcooliques britanniques, et indiqua que
le fait que les vapeurs d'essence de grande absinthe étaient particulièrement toxiques ne prouvait pas grand-chose, vu les doses
réduites dans l'absinthe, et le fait que les buveurs d'absinthe ne buvaient ni ne respiraient de grande absinthe concentrée.
Cliquez sur l'icone Adobe pour télécharger l'article original, joint avec
d'autres anciens articles du "The Lancet", dont un de Magnan lui-même.
Magnan, insensible à ces critiques, continua ses recherches sur la même voie. Il fit grand cas de l'observation que la plupart des
alcooliques désespérés que l'on pouvait rencontrer dans les hôpitaux étaient des habitués de l'absinthe, attribuant leur
dégénérescence spécifiquement à cette absinthe, sans vouloir voir l'explication bien plus simple que ces patients, tout comme les
alcooliques de part le monde, cherchaient probablement la liqueur disponible la moins chère et la plus forte, ce qui était à ce
moment en France l'absinthe comme le gin l'était en Angleterre depuis le 18ème siècle.

Comme nous l'avons vu,
la science ou pseudo-science derrière ces dossiers contre l'absinthe était d'une qualité
douteuse et frisait parfois la fumisterie. Cela ne les empêcha pas d'être généralement acceptés en France, et, probablement
encore plus important, d'être présentés comme des faits dans la presse populaire du jour.

Et pour encore aggraver l'affaire, il y avait la croyance répandue dans les cercles scientifique que les effets visibles sur les
nouveau-nés de l'alcool consommé par une mère, comme le syndrome alcoolique foetal, le handicap mental et les malformations,
montraient que l'alcoolisme même pouvait être héréditaire. En d'autres mots, on craignait qu'un père alcoolique n'engendre des
enfants et des petits-enfants alcooliques eux-mêmes, chaque génération sombrant de plus en plus loin dans la misère et la
dépravation. Et l'on considérait l'absinthisme comme la forme d'alcoolisme la plus virulente et dangereuse, et donc celle la plus
susceptible d'être passée aux futures générations.
Avec un certain recul, il est désormais clair que les symptômes de l'"absinthisme" étaient dus à l'alcool, et parfois aussi aux
adultérants chimiques très dangereux qui étaient utilisés  dans les absinthes en bas de gamme.

L'adultération des boissons alcooliques fut un grand problème de par le monde, depuis la deuxième moitié du 18ème siècle,
quand leur fabrication industrielle fut mise au point (comme pour le gin en Angleterre). Ce problème continua d'exister jusqu'au
développement de tests scientifiques précis permettant de détecter l'adultération et la réglementation de la production des alcools
au début du 20ème siècle.

Les absinthes de qualité utilisaient un coloriage chlorophyllien pour leur donner leur caractéristique couleur verte. Mais ce procédé
était très coûteux et difficile à contrôler, ce qui amenait certains fabriquants peu scrupuleux de produits inférieurs à colorier tout
simplement en utilisant des produits chimiques comme le sulfate de cuivre.  Le chlorure d'antimoine était également parfois
rajouté pour permettre à l'absinthe de se troubler plus facilement au rajout de l'eau.

Au cours de la fin du 19ème siècle et le début du 20ème siècle, en France, tout comme dans beaucoup d'autres pays occidentaux,
les ligues contre l'alcool et leurs membres exercèrent une pression sur le gouvernement pour mettre un frein à la consommation
d'alcool, dont on considérait qu'il corrompait moralement les citoyens. Au milieu de cette ferveur prohibitionniste, attisée par la
"Ligue nationale contre l'alcoolisme" communément appelée la
"Croix Bleue", le mot "absinthisme" perdit son sens propre.
Alcoolisme et absinthisme devinrent synonymes, et un alcoolique était simplement appelé un "buveur d'absinthe".

Le mouvement antialcoolique semble avoir promu cette confusion : le vin était considéré comme sain et naturel, le produit du
terroir et d'une tradition millénaire, sans parler du fait que c'était une importante source de revenus. L'absinthe, par contre, était
produite en utilisant de l'alcool industriel, et avait le taux d'alcool le plus élevé de toutes les liqueurs; ce ne fut donc pas très
surprenant de voir l'absinthe devenir la cible principale du mouvement antialcoolique à partir des années 1890.
En 1907, la croix bleue glana 400 000 signatures au bas d'une pétition qui déclarait:

“Attendu que l’absinthe rend fou et criminel, qu’elle provoque l’épilepsie et la tuberculose et qu’elle tue chaque année des
milliers de Francais,
Attendu qu’elle fait de l’homme une
bête féroce, de la femme une martyre, de l’enfant un dégénéré, qu’elle désorganise et
ruine la
famille, et menace ainsi l’avenir du pays,
Attendu que des measures de défense spéciales s’imposent impérieusement à la France,
qui boit à elle seule plus d’absinthe
que le reste du monde
,
Invitent le Parlement à voter la proposition de loi suivante:”

Cette fixation sur l'absinthe était bien sûr dans l'intérêt du groupe pression de l'industrie du vin. Après tout, en face de la menace
d'une prohibition totale, qu'y avait-il de mieux que de détourner l'attention de son propre produit alcoolique - le vin - en faisant
croire au gens que c'était l'exception saine et naturelle à la règle du "mauvais" ? Après une série de démonstrations du
mouvement antialcoolique à Paris le 17 juin 1907, en couverture du journal Le Matin on pouvait lire "TOUS POUR LE VIN CONTRE
L'ABSINTHE".
L'agent provocateur attitré contre l'absinthe dans la Chambre des députés, Henri Schmidt, dit à l'assemblée que des études
"prouvaient" que la probabilité d'engendrer la folie était 246 fois plus grande pour l'absinthe que pour le vin, et plus grande que
pour les autres.

Apportant de l'eau au moulin des agitateurs politiques contre l'absinthe était sa popularité, non seulement auprès des classes
ouvrières, mais aussi auprès la classe d'artistes radicaux un peu bohémiens - de jeunes artistes comme van Gogh et Toulouse-
Lautrec et d' écrivains comme Baudelaire, Rimbaud et Verlaine, pour n'en nommer que quelques-uns. Leur train de vie
scandaleux et leur comportement débauché choquait les classes dirigeantes, et l'absinthe, la boisson favorite des ces artistes,
vint à symboliser auprès de la France conservatrice tout ce qui avait mal tourné en France.
Endoctrinement anti-absinthe dans
les écoles - un cahier de dictée de
1907 avec un passage sur les
dangers de l’absinthe.
Il commence, de façon amusante,
par :
"L'absinhte est une poisson
extremement dangereuse."

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